En 1858, un brick en bois de 42 mètres de long et de 385 tonnes, le Black Hawk — construit par Stevens et Presley à Ohio City —, appareilla de Détroit, dans le Michigan, en direction de Liverpool avec une cargaison pour le moins singulière. Dans la cale, entre les 19 000 boisseaux de maïs et des colis rembourrés contenant du vitrail, se trouvait un tonneau renfermant le cadavre conservé dans la saumure d’une créature terrifiante.
Avant de vous révéler la nature exacte de cette chose, laissez-moi vous transporter 242 ans en arrière et à plus de 5 800 kilomètres de là, à l’époque des premiers colons de Détroit. En juin 1763, le capitaine britannique James Dalyell et 58 de ses officiers furent suivis le long des berges de la rivière Détroit par une petite figure difforme vêtue de cramoisi, aux yeux pénétrants, à la bouche armée de crocs et au visage écarlate hideux. Plusieurs soldats tirèrent sur cette étrange apparition. Un vieux trappeur avertit le capitaine Dalyell et ses hommes qu’ils étaient traqués par ce que les colons français appelaient le « Nain Rouge » — une entité surnaturelle sinistre dont l’apparition présageait le malheur et la mort.
Et en effet, peu après avoir aperçu le nain cramoisi, le capitaine Dalyell et ses soldats tombèrent dans une embuscade et furent massacrés par le chef amérindien Pontiac. Le sang des victimes teinta d’un rouge sombre le tributaire de la rivière Détroit pendant des jours. Des décennies plus tôt, le fondateur de Détroit, Antoine de la Mothe Cadillac, avait eu lui aussi la malchance de croiser le Nain Rouge, et perdit peu après son immense fortune ainsi que son rang politique. Cet augure lilliputien de malheur et de mort réapparut en 1801, juste avant que la ville en bois de Détroit ne fût ravagée par un incendie. Puis, durant la guerre de 1812, le Nain Rouge fut aperçu rôdant dans le brouillard par de nombreux témoins, dont le général William Hull, qui se vit contraint de céder Détroit aux troupes britanniques quelques jours plus tard.
Vers la fin de l’année 1857, une rumeur circula selon laquelle deux chasseurs auraient tué le Nain Rouge dans une forêt. Ils lui auraient tiré dessus à plusieurs reprises avant de le clouer à un arbre avec leurs baïonnettes pour l’empêcher de s’enfuir. Le corps avait ensuite été exposé puis emballé dans du sel. La population superstitieuse de la colonie s’organisa pour faire brûler la monstruosité, craignant qu’elle ne revienne à la vie, et un grand bûcher fut dressé dans une clairière. Mais un inconnu approcha les tueurs et leur racheta la créature pour une somme mystérieuse.
Un collectionneur de curiosités de Liverpool s’arrangea alors pour faire expédier le cadavre du Nain Rouge chez Michael Connolly, un garde-magasin résidant au 25 Clarence Street, dans le quartier d’Everton. Le Black Hawk achemina l’étrange cargaison jusqu’aux docks de Liverpool, mais la petite barrique fut livrée à la mauvaise adresse. La ville comptait trois rues portant ce nom à l’époque et, au lieu d’Everton, le fût atterrit chez Abraham Harris, un joaillier vivant au 25 Clarence Street, dans le centre-ville.
Une servante réceptionna le tonneau. Lorsqu’il découvrit le petit homme grotesque conservé dans la saumure, M. Harris fut saisi d’horreur. La barrique fut entreposée dans la cave. Le soir même, quand le joaillier y descendit accompagné d’un collègue pour lui montrer le cadavre terrifiant… ils trouvèrent le tonneau vide, son couvercle gisant sur le sol.
La créature au visage diabolique ne fut plus jamais revue. Quelqu’un avait-il volé le Nain Rouge… ou l’explication était-elle bien plus sinistre ?
Copyright Tom Slemen 2000. Traduction française pour Dark Stories.
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