En 1745, l’un des personnages les plus intrigants de l’Histoire fit escale à Londres ; un homme dont on disait qu’il était âgé de plus de deux mille ans ! Certains le disaient de mèche avec le Diable, d’autres le prenaient pour un yogi de l’Himalaya de la plus haute volée. Tout ce que nous savons avec certitude, d’après les archives historiques, c’est qu’un certain Comte de Saint-Germain a hanté la scène européenne de 1651 à 1896 — soit une période de 245 ans. Incapables d’expliquer la longévité prodigieuse de cet homme, les historiens préférèrent purement et simplement l’omettre des livres d’Histoire, ou prétextèrent que plusieurs imposteurs s’étaient relayés à différentes époques pour façonner ce mythe. Mais si l’on se confronte aux faits bruts tels qu’ils ont été consignés à l’époque, ils brossent le portrait tout à fait déroutant d’un homme hors du commun. Voici donc son histoire.
Lorsque les soldats anglais revinrent de la Terre Sainte après l’issue désastreuse de la troisième croisade au XIIe siècle, ils rapportèrent dans leurs bagages d’incroyables récits venus d’un Orient mystérieux.
L’un de ces contes en particulier, souvent répété par les croisés, parlait d’un homme connu en Orient sous le nom du Juif Errant. L’histoire racontait ceci : dans le prétoire de Ponce Pilate se trouvait un portier juif nommé Cartaphilus, qui avait assisté en personne au procès de Jésus de Nazareth. Alors que le Christ traînait sa croix dans les rues en direction du Calvaire, il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. C’est alors que Cartaphilus fendit la foule amassée le long du parcours et ordonna brutalement à Jésus de presser le pas.
Jésus posa son regard sur Cartaphilus et lui dit : « Moi, je m’en vais, mais toi, tu attendras mon retour. »
Les soldats romains escortant le Christ jusqu’au lieu de crucifixion repoussèrent Cartaphilus dans la foule, et Jésus reprit sa marche.
« Qu’a-t-il voulu dire ? » se demanda Cartaphilus. Des années plus tard, le portier réalisa peu à peu avec effroi que tous ses amis mouraient de vieillesse, alors que lui ne prenait pas une seule ride. Se remémorant les paroles du Christ, Cartaphilus en frissonna : il allait errer sur Terre sans jamais vieillir jusqu’au Second Avènement.
À l’époque, les autorités religieuses rejetèrent ce récit comme une légende apocryphe, et la figure du Juif Errant fut plus tard interprétée par les chrétiens comme une allégorie symbolisant les errances et les persécutions du peuple juif à travers le monde pour avoir refusé de reconnaître en Jésus le Messie tant attendu. Le récit s’infiltra progressivement dans le folklore européen pour rejoindre les autres contes de fées du Moyen Âge.
Puis, au XIIIe siècle, plusieurs voyageurs de retour en Angleterre après un séjour sur le Continent affirmèrent avoir rencontré ou entendu parler d’un étrange personnage aux propos blasphématoires, qui prétendait avoir parcouru la Terre au temps du Christ. Ces rapports curieux prirent un poids singulier en 1228, lorsqu’un archevêque arménien en visite à Saint-Albans raconta à une assemblée stupéfaite qu’il avait récemment dîné avec un homme hors du commun. Cet homme lui avait avoué être Cartaphilus, celui-là même qui s’était moqué du Christ.
De nombreuses autres rencontres avec Cartaphilus furent signalées au cours des siècles suivants, et chaque témoignage semblait le localiser un peu plus près de l’Europe de l’Ouest. Puis, un beau jour de l’année 1740, un mystérieux personnage vêtu de noir fit son apparition à Paris.
Les Parisiens, si soucieux de leur apparence et vêtus avec extravagance, remarquèrent immédiatement ce ténébreux inconnu et admirèrent l’éblouissante collection de bagues en diamant qui ornait chacun de ses doigts. L’homme en noir portait également des boucles de chaussures incrustées de diamants — une étalage de richesse qui témoignait sans l’ombre d’un doute de son rang aristocratique. Pourtant, personne à Paris ne parvint à l’identifier. En observant les traits sémitiques de son visage distingué, certains citadins superstitieux s’imaginèrent qu’il s’agissait de Cartaphilus, le Juif Errant.
L’homme mystérieux se présenta plus tard sous le nom du Comte de Saint-Germain et fut rapidement accueilli à bras ouverts par la noblesse dans les cercles très fermés de la haute société parisienne.
En compagnie d’écrivains de renom, de philosophes, de savants, de francs-maçons et d’aristocrates, le Comte fit étalage d’un éventail de talents proprement prodigieux. C’était un pianiste accompli, un chanteur et un violoniste émérite, ainsi qu’un polyglotte maniant avec une aisance parfaite l’espagnol, le grec, l’italien, le russe, le portugais, le chinois, l’arabe, le sanskrit, l’anglais et, bien sûr, le français. Le Comte de Saint-Germain était aussi un artiste peintre accompli, un historien érudit et un alchimiste brillant. Il prétendait avoir énormément voyagé et racontait volontiers ses multiples séjours à la cour du Shah de Perse, où il affirmait avoir appris la science jalousement gardée de la purification et de l’agrandissement des pierres précieuses. Le Comte laissait également entendre qu’il avait été initié à bien d’autres arcanes de l’occulte.
Mais ce qui sidérait le plus ses auditeurs fascinés, c’étaient ses insinuations selon lesquelles il aurait eu plus de mille ans. Cela se produisit un soir où la conversation dériva sur des questions religieuses. Invité à donner son avis, le Comte se mit à décrire le Christ avec une telle émotion qu’on aurait dit qu’il l’avait personnellement connu, s’attardant sur les détails du miracle de l’eau changée en vin aux noces de Cana comme s’il racontait un simple tour de passe-passe lors d’une soirée. Après cette anecdote singulière, le Comte fondit en larmes et, d’une voix brisée et d’une gravité inhabituelle, murmura : « J’ai toujours su que le Christ finirait mal. »
Le Comte de Saint-Germain parlait également d’autres figures historiques majeures, telles que Cléopâtre ou Henri VIII, comme s’il les avait côtoyées. Chaque fois que des historiens sceptiques tentaient de le prendre au piège en le questionnant sur des détails insignifiants méconnus du grand public, le Comte répondait avec une précision chirurgicale, laissant ses interlocuteurs totalement pantois.
La prétention du Comte à être bien plus âgé qu’il ne le paraissait fut étayée un jour par sa rencontre avec la vieille comtesse von Georgy. Celle-ci reconnut immédiatement dans cet énigmatique aristocrate le même homme qu’elle avait croisé cinquante ans plus tôt à Venise, où elle était ambassadrice. Elle fut stupéfaite de constater que le Comte n’avait pas pris un jour et affichait toujours la quarantaine fringante. Naturellement désorientée, la comtesse lui demanda si ce n’était pas plutôt son père qu’elle avait connu à Venise. Le Comte hocha la tête négativement et lui assura qu’il s’agissait bien de lui. Pour achever de la troubler, il lui rappela à quel point elle était belle dans sa jeunesse et combien il avait aimé lui interpréter son morceau de violon préféré. La comtesse, saisie d’effroi, s’exclama : « Mais enfin, vous devez avoir près de cent ans ! » « Ce n’est pas impossible », répondit simplement le Comte. « Vous êtes un homme extraordinaire ! » s’écria la vieille dame. « Un démon ! »
La comparaison avec un démon toucha une corde sensible chez le Comte. Élevant la voix, il répliqua : « Par pitié ! Pas de mots pareils ! » Il tourna le dos à la comtesse sous le choc et quitta précipitamment la pièce.
Le roi de France Louis XV fut intrigué par les rumeurs entourant ce mystérieux Comte de Saint-Germain. Il le fit rechercher et l’invita à la cour royale. Le Comte accepta et réussit à captiver le roi, ses courtisans ainsi que Madame de Pompadour, la maîtresse royale.
Lors des banquets spectaculaires donnés à la cour, le Comte s’abstenait de toucher à la nourriture et au vin, se contentant parfois de siroter un peu d’eau minérale. De plus, lorsqu’il lui arrivait de manger, c’était toujours à l’abri des regards, et personne ne sut jamais exactement de quoi se composait son régime, bien que certains courtisans aient affirmé qu’il était végétarien.
Le Comte de Saint-Germain débarqua à Londres en 1743 et s’installa dans une demeure de St Martin’s Street. Il résida dans la capitale pendant deux ans, période durant laquelle il aménagea un laboratoire pour s’y livrer à de mystérieuses expériences aux allures d’alchimie. Ses travaux étaient jalousement gardés, mais semblaient s’orienter vers la fabrication de diamants synthétiques. Pendant son séjour londonien, le Comte était un habitué du Kit-Kat Club, où il côtoyait le haut du panier de la noblesse. C’est dans ce club prestigieux qu’il médusa un jour les membres en leur révélant qu’il travaillait sur deux inventions : le train à vapeur et le bateau à vapeur. Nous étions alors vingt ans avant que James Watt n’assamble son grossier prototype de machine à vapeur, et 84 ans avant le lancement de la célèbre locomotive Rocket de George Stephenson en 1829.
En 1745, l’année de la rébellion jacobite en Grande-Bretagne, le Comte de Saint-Germain fut arrêté dans un salon de thé de Paternoster Row sous l’accusation d’espionnage. Horace Walpole, le fils de Sir Robert Walpole (le tout premier Premier ministre britannique), mentionna cet incident dans une lettre adressée à son correspondant de toujours, Sir Horace Mann. Walpole écrivait :
« L’autre jour, ils ont arrêté un drôle d’individu répondant au nom de Comte de Saint-Germain. Cela fait deux ans qu’il est ici ; il refuse de dire qui il est ou d’où il vient, mais concède qu’il ne porte pas son véritable nom. Il chante et joue du violon à merveille, est fou à lier et pas très raisonnable. »
À une époque où la xénophobie anglaise battait son plein — une grande partie des étrangers, et tout particulièrement les Français, étant soupçonnés de sympathie pour la cause jacobite —, le Comte aurait dû finir au cachot. Au lieu de cela, il fut relâché. Les raisons exactes de cette libération restent à ce jour un mystère. Selon un bruit curieux qui courut à l’époque, le Comte aurait usé de suggestion hypnotique pour « convaincre » ses geôliers de son innocence. L’hypothèse est tout à fait plausible : des années plus tard, Anton Mesmer, à qui l’on attribue la découverte de l’hypnotisme, déclara en effet que le Comte possédait une « compréhension phénoménale des rouages de l’esprit humain » et qu’il lui avait personnellement enseigné l’art de l’hypnose.
En 1756, le Comte fut aperçu aux Indes par Sir Robert Clive. Plus tard, en 1760, les annales de l’Histoire révèlent que le roi Louis XV dépêcha Monsieur de Saint-Germain à La Haye pour négocier le traité de paix entre la Prusse et l’Autriche. En 1762, le Comte prit part au coup d’État contre le tsar Pierre III de Russie et joua un rôle actif dans l’avènement de Catherine la Grande sur le trône.
Le Comte de Saint-Germain ouvrit en 1769 une manufacture à Venise pour y produire de la soie synthétique à grande échelle. C’est à cette même époque qu’il sculpta plusieurs œuvres magnifiques dans le plus pur style de la Grèce antique. Un an plus tard, on le retrouve à nouveau en train d’ingérer dans la politique internationale : il fut aperçu à Livourne, arborant l’uniforme d’un général russe aux côtés du prince Alexeï Orlov !
Après la mort de Louis XV en 1774, cet homme surgi de nulle part réapparut soudainement à Paris pour mettre en garde le nouveau monarque, le roi Louis XVI, et la reine Marie-Antoinette. Il les avertit de la menace imminente de la Révolution française, qu’il décrivait comme un « complot gigantesque » destiné à renverser l’ordre établi. Bien entendu, son avertissement resta lettre morte. Dans les toutes dernières pages de son journal intime, Marie-Antoinette consigna ses regrets de ne pas avoir suivi les conseils du Comte.
En février 1784, le prince Charles de Hesse-Cassel (en Allemagne) annonça officiellement la mort du Comte et son inhumation prochaine à l’église d’Eckernförde. Parmi la foule venue assister aux funérailles se trouvaient de nombreuses figures de l’occulte, notamment le comte de Cagliostro, Anton Mesmer et le philosophe Louis-Claude de Saint-Martin.
Le cercueil fut descendu dans la tombe, et de nombreux assistants fondirent en larmes devant ce qui semblait impensable : la mort du Comte immortel. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Un an plus tard, en 1785, un grand congrès de la Franc-Maçonnerie se tint à Paris. Au milieu des Rose-Croix, des kabbalistes et des Illuminati figurait un certain… Comte de Saint-Germain, censé être mort et enterré.
Trente-six ans après ses propres obsèques, le Comte fut vu par des dizaines de personnes à Paris. Parmi ces témoins figuraient la mémorialiste Mademoiselle d’Adhémar et l’éducatrice Madame de Genlis. Les deux femmes affirmèrent que le Comte n’avait pas pris un coup de vieux et paraissait toujours avoir quarante-cinq ans.
En 1870, l’empereur Napoléon III était tellement fasciné par les récits entourant « le Comte immortel » qu’il ordonna la création d’une commission spéciale à l’Hôtel de Ville de Paris pour enquêter sur le personnage. Mais les travaux de la commission n’aboutirent jamais : en 1871, un incendie mystérieux d’origine inconnue ravagea l’Hôtel de Ville, réduisant en cendres jusqu’au dernier document relatif au soi-disant Comte.
Le Comte de Saint-Germain fut brièvement aperçu à Milan en 1877, assistant à une réunion de la Grande Loge maconnique.
En 1896, la théosophe Annie Besant affirma l’avoir rencontré. Vers la même époque, la célèbre théosophe russe Madame Blavatsky déclara être en contact avec lui, affirmant qu’il appartenait à une race d’êtres immortels résidant dans une contrée souterraine appelée Shambhala, au nord de l’Himalaya.
En 1897, la cantatrice française Emma Calvé prétendit elle aussi avoir reçu la visite du Comte de Saint-Germain, le qualifiant de « grand chiromancien » qui lui aurait révélé de nombreuses vérités.
L’histoire du Comte immortel tomba peu à peu en désuétude au début du XXe siècle — jusqu’en août 1914, aux premiers jours de la Première Guerre mondiale. En Alsace, deux soldats bavarois capturèrent un Français aux traits sémitiques. Au cours d’un interrogatoire qui dura toute la nuit, le prisonnier de guerre refusa obstinément de donner son nom. Soudain, au petit matin, le mystérieux Français s’emporta et se mit à tempêter contre l’inutilité de cette guerre. Il cracha à ses geôliers : « Jetez vos armes ! La guerre prendra fin en 1918 par la défaite de la nation allemande et de ses alliés ! »
L’un des soldats, Andreas Rill, éclata de rire. Il se dit que cet homme ne faisait qu’exprimer l’espoir secret de n’importe quel Français, mais il fut piqué par la curiosité face à la suite des prophéties du prisonnier…
« Tout le monde sera millionnaire après la guerre ! Il y aura tellement d’argent en circulation que les gens le jetteront par les fenêtres et que personne ne prendra la peine de le ramasser. Il vous faudra des brouettes d’argent pour acheter une simple baguette ! » prédisait le Français. Faisait-il référence à l’hyperinflation galopante qui allait ravager l’Allemagne au sortir de la guerre ?
Les soldats tournèrent la prédiction en dérision et laissèrent le prophète poursuivre son divagancement. Il leur livra d’autres leçons d’histoire du futur : « Après l’argent de papier viendra l’Antéchrist. Un tyran issu des classes populaires qui arborera un symbole millénaire. Il entraînera l’Allemagne dans une nouvelle guerre mondiale en 1939, mais sera vaincu six ans plus tard après avoir commis des horreurs inhumaines et innommables. »
Puis, le Français commença à tenir des propos incohérents. Il se mit à chanter, puis à fondre en larmes. Le jugeant fou à lier, les soldats décidèrent de le relâcher, et l’homme s’évanouit à nouveau dans la nature. Son identité demeure inconnue. Aurait-il pu s’agir du Comte de Saint-Germain ?
Aujourd’hui, la plupart des historiens ne voient dans le Comte de Saint-Germain qu’un charlatan à la langue bien pendue. Mais tant de questions restent sans réponse : quelle était la source de sa fortune ? Comment expliquer son incroyable longévité ? Et au fait, d’où venait-il vraiment ? S’il s’était agi d’un simple imposteur, quelqu’un aurait bien fini par le démasquer.
Le seul manuscrit rescapé écrit de la main du Comte, intitulé La Très Sainte Trinosophie, est conservé à la bibliothèque de Troyes. À ce jour, il a résisté à toutes les tentatives de décryptage complet. Toutefois, un passage décodé du texte énonce :
« Nous nous déplaçions à travers l’espace avec une vitesse qui ne peut être comparée à rien d’autre qu’à elle-même. En une fraction de seconde, les plaines en contrebas disparurent de notre vue et la Terre ne fut plus qu’une nébuleuse indistincte. »
Qu’est-ce que cela signifie ? Le Comte de Saint-Germain était-il une sorte de voyageur du temps et de l’espace ? Un Seigneur du Temps renégat venu du futur qui aimait s’immiscer dans le cours de l’Histoire ? Si tel était le cas, peut-être avait-il réellement conversé avec le Christ et les rois d’autrefois.
Copyright Tom Slemen 2005. Traduction française pour Dark Stories.
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