Entre destin scellé et mystères du temps
Il est fascinant de voir avec quelle ardeur les hommes cherchent à connaître l’heure de leur propre fin, tout en étant incapables de supporter la réponse. Pour bien comprendre, il faut se projeter au début de l’année 1788, lors d’un somptueux dîner parisien. L’élite intellectuelle de l’époque — académiciens, courtisans et libres-penseurs — s’y réunissait pour célébrer l’athéisme et l’imminence d’une Révolution qu’ils imaginaient radieuse.
Le Banquet Sanglant de Jacques Cazotte (1788)
C’est dans ce climat d’arrogance intellectuelle que Jacques Cazotte, auteur mystique, brisa soudainement l’ambiance. Alors que le vin coulait et que les railleries contre la religion fusaient, il se redressa, balayant du regard ses voisins de table.
Dans un élan de générosité macabre, il se mit à faire des déclarations pour le moins éDans un élan de générosité macabre, il se mit à faire des déclarations pour le moins étonnantes à cette assemblée d’esprits « brillants ». S’adressant directement à ceux qui lui faisaient face, il leur dévoila, avec une précision chirurgicale, la manière exacte dont cette Révolution qu’ils souhaitaient tant allait, en réalité, les dévorer :
- Fixant le Marquis de Condorcet, il lui annonça qu’il s’éteindrait seul sur le sol d’une cellule, après avoir avalé du poison pour voler son exécution au bourreau.
- Interpellant Chamfort, il décrivit les vingt-deux entailles qu’il s’infligerait au rasoir sans parvenir à mourir sur le coup.
- Pointant du doigt Bailly et Nicolaï, il leur promit, entre deux services, la chute inéluctable du couperet de l’échafaud.
L’incrédulité était totale. Pourtant, derrière les bougeoirs et les sourires crispés, le script de leur fin tragique venait d’être lu à haute voix.
À l’époque, on l’a traité de fou ; c’est la réaction habituelle de la médiocrité face à l’inévitable. Pourtant, à peine cinq ans plus tard, la terreur et sa guillotine se chargeaient de valider son diagnostic point par point, ne laissant pour seul survivant psychologique qu’un Jean-François de La Harpe. Ce dernier, témoin de l’extermination de ses amis, finit par donner raison à Cazotte en se convertissant au christianisme, terrassé par la précision chirurgicale de ces prédictions. Cette histoire rocambolesque est aujourd’hui célèbre sous le nom de La prophétie de Jacques Cazotte, et elle continue de laisser bien des gens perplexes.
L’humanité, dans son impuissance viscérale, a toujours tenté de bousculer la « muraille du temps ». Faute de pouvoir siéger au conseil des dieux, les hommes se sont faits charcutiers du destin. À Babylone, on ne se contentait pas d’espérer ; on fouillait les entrailles, consignant des instructions précises pour devins sur des moulages d’argile représentant des foies de mouton. En Chine, c’est sur des os d’animaux et des carapaces de tortues que l’on gravait des interrogations fébriles, espérant qu’une craquelure sous le feu révèle un fragment de vérité.
Ils appellent cela la divination. Moi, j’y vois surtout une quête pathétique de contrôle sur un futur qui les écrasera de toute façon.
Certains s’enfoncent dans des labyrinthes ésotériques comme les tarots ou les soixante-quatre hexagrammes du I Tching (Yi king), exigeant des années d’une étude austère pour déchiffrer un code dont ils n’ont jamais possédé la clé. D’autres, plus impatients, cherchent des réponses immédiates dans les lignes de leurs propres mains, comme si la chiromancie pouvait transformer la peau en une carte routière de l’inévitable. Qu’ils observent le vol des oiseaux pour prédire une moisson ou qu’ils scrutent les astres, ils ne cherchent pas le savoir : ils cherchent à négocier avec leur propre fin. Mais le script, lui, reste immuable, indifférent aux murmures des devins.



