L’Expédition Franklin : Famine, Folie et Cannibalisme

En 1845, 129 hommes de la marine britannique s'enfoncent dans l'enfer blanc à bord des navires les plus modernes de leur temps. Aucun ne reviendra. Récit d'une descente aux enfers faite de conserves empoisonnées, de démence et de marmites remplies d'os humains.

Baie de Pelley (Kugaaruk), Canada, 20 avril 1854

Affrontant le vent glacial de l’Arctique canadien, John Rae, chirurgien et explorateur pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, progresse péniblement à pied avec sa petite équipe lorsqu’une silhouette rompt la monotonie de l’horizon blanc. Un chasseur inuit s’avance vers eux avec une salutation modeste. La rencontre est pacifique, mais un détail anormal attire immédiatement l’attention de l’Écossais : à la ceinture de l’homme et sur son équipement scintillent des objets qui n’ont rien à faire dans ce désert de glace.

Parmi les peaux de phoque et les outils en os, Rae distingue un morceau de ruban doré, propre aux uniformes de la Royal Navy. L’anomalie est saisissante. Dans ces contrées hostiles où aucun navire européen n’a été aperçu depuis près d’une décennie, ces vestiges de la civilisation britannique résonnent comme un signal d’alarme silencieux. Le silence de la banquise devient lourd. Interrogé par signes et par l’intermédiaire de l’interprète de l’expédition, le chasseur sort alors de sa sacoche d’autres reliques encore plus troublantes : une assiette en argent et des fragments de couverts estampillés aux armes d’officiers britanniques.

Le froid fige l’air alors que l’Inuit commence son récit, décrivant avec une précision glaçante comment, quelques années plus tôt, vers l’embouchure de la grande rivière Back, ses compatriotes ont croisé une quarantaine d’hommes blancs. Des hommes décharnés, traînant désespérément de lourds traîneaux, la peau tachetée par la maladie, s’effondrant un à un dans la neige. Rae comprend instantanément la portée de cette découverte.

Ce chasseur inuit se nomme Inookpoozheejook, et il vient de lever le voile sur le mystère qui hante l’Angleterre depuis neuf ans : la disparition de l’expédition Franklin, une mission navale de cent vingt-neuf hommes qui s’est volatilisée sans jamais redonner signe de vie. Mais ce que raconte cet autochtone, avec des mots hésitants, dessine déjà les contours d’un drame bien plus sombre qu’on ne l’avait imaginé..

Les Premiers Signes du Désastre

Au milieu du XIXᵉ siècle, l’Angleterre victorienne vivait dans une confiance tranquille envers ses institutions, ses officiers et ses méthodes. L’Empire avançait avec la certitude que discipline, science et bonne tenue suffisaient à dompter n’importe quel territoire, même les plus hostiles. C’est dans cet esprit que, en mai 1845, l’Amirauté lança l’expédition Franklin, présentée comme l’une des entreprises les plus ambitieuses de son époque. Leur objectif est d’une simplicité désarmante sur le papier: cartographier les derniers kilomètres inexplorés du passage du Nord-Ouest pour offrir à la Couronne une route commerciale vers l’Asie. Deux navires modernisés, le HMS Erebus et le HMS Terror, furent confiés au contre-amiral Sir John Franklin, vétéran un peu trop respecté d’une marine qui se pensait invincible. Cet homme de cinquante-neuf ans, affiche un embonpoint certain et traîne une réputation bien particulière. Lors d’une précédente expédition terrestre dans l’Arctique dans les années 1820, Franklin avait déjà réussi à perdre la moitié de son équipage et avait dû manger ses propres bottes de cuir pour ne pas mourir de faim. La presse britannique, toujours prompte à transformer les fiascos en récits héroïques, l’avait alors surnommé « l’homme qui mangea ses bottes ». Lui confier les clés de la plus grande expédition arctique du siècle relevait donc soit d’un humour très britannique, soit d’un aveuglement coupable. 1-2-3

Les équipages embarquèrent avec tout ce que la logistique victorienne savait produire de mieux — instruments scientifiques, provisions soigneusement rationnées, et même quelques objets de confort destinés à rappeler, jusque dans les glaces, la dignité britannique. Les navires sont de véritables bijoux de technologie. Ce sont d’anciens navires de guerre réaménagés, dotés de coques renforcées par des plaques de fer et équipés de moteurs à vapeur issus de locomotives de chemin de fer. Pour garantir le confort de ces messieurs pendant trois ans, la Royal Navy voit les choses en grand. On embarque un orgue mécanique capable de jouer cinquante morceaux, une bibliothèque de plus de mille volumes, des uniformes d’apparat en drap lourd et des tonnes de vaisselle.

La logistique alimentaire est confiée à un entrepreneur londonien peu scrupuleux nommé Stephen Goldner. Ce dernier décroche le contrat d’approvisionnement pour fournir plus de 8 000 boîtes de conserve de viande salée. Le problème ? L’homme est pressé par les délais et réalise les soudures de ses boîtes de conserve de manière totalement artisanale avec un alliage contenant une quantité astronomique de plomb. Dès leur départ de Greenhithe le 19 mai 1845, les marins transportent sans le savoir une réserve massive de toxines et de viande mal stérilisée. 4-5


Le triste constat d’échec

Les deux bâtiments quittent l’Angleterre en mai 1845 et sont vus pour la dernière fois par des baleiniers européens dans la baie de Baffin en juillet 1845, attendant des conditions favorables pour s’enfoncer dans le labyrinthe glacé. À partir de cet instant, le silence radio est total. L’expédition passe un premier hiver relativement paisible sur l’île Beechey en 1845-1846. C’est durant cette période que trois premiers marins décèdent de tuberculose et de pneumonie, aggravées par une intoxication précoce. Ils sont enterrés très proprement dans le sol gelé, la Navy prenant soin d’aligner leurs tombes avec une rigueur toute militaire.

La véritable tragédie commence au cours de l’été 1846. Espérant forcer le passage, les navires s’engagent au sud du détroit de Peel et s’engluent définitivement dans les glaces le 12 septembre 1846, à l’ouest de l’île King William. La banquise refuse de dégeler à l’été 1847. Coincés dans leur prison blanche, les marins consomment leurs conserves empoisonnées. L’exposition au plomb entraîne une détérioration neurologique rapide : léthargie, dépressions extrêmes, paranoïa et affaiblissement du système immunitaire. Le scorbut s’installe, faisant saigner les gencives et rouvrant les anciennes cicatrices des marins.

Sir John Franklin meurt le 11 juin 1847 dans des circonstances non précisées, laissant le commandement au capitaine Francis Crozier. En avril 1848, après deux hivers bloqués sur place et vingt-quatre morts à déplorer, Crozier prend une décision désespérée. Il abandonne l’HMS Erebus et l’HMS Terror. Une note écrite de sa main et laissée dans un cairn en pierre à Victory Point résume la situation : les cent cinq survivants restants vont tenter de marcher vers le sud, en direction de la rivière Back, dans l’espoir de rejoindre un poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson situé à des centaines de kilomètres. 6-7


La marche vers la mort

C’est durant cette longue marche vers le sud que l’absurdité victorienne et la démence due au plomb atteignent leur paroxysme. Les rapports archéologiques et les témoignages des Inuits recueillis plus tard révèlent un comportement collectif déroutant. Au lieu de voyager léger en emportant uniquement des vivres, des fusils et du combustible, les marins traînent sur des traîneaux de plusieurs centaines de kilos des équipements parfaitement inutiles. Les archéologues ont retrouvé le long de leur parcours de fuite des objets comme des brosses à dents en ivoire, des couverts en argent massif gravés aux armoiries des officiers, des sabres de parade, des livres de prières, des plaques de tôle et même des pièces de lingerie fine.

Les effets neurologiques du saturnisme, combinés aux phases terminales du scorbut, ont plongé ces hommes dans un état de confusion mentale profond. Les chasseurs inuits qui ont croisé certains de ces groupes d’hommes en perdition les ont décrits comme des spectres faméliques, incapables de chasser, tirant leurs lourd traîneaux dans la neige fondante, la bouche noire et les dents décharnées.

Quand les vivres se sont totalement épuisés, l’inévitable s’est produit. Les analyses ostéologiques menées sur les ossements retrouvés sur les sites de l’île King William — notamment à la baie de la Terre de Simpson, à Erebus Bay et sur le site NcLa-1 — ont apporté la preuve irréfutable que les membres de l’expédition ont pratiqué un cannibalisme méthodique et organisé. Ces restes humains jalonnent d’ailleurs tout le parcours de leur retraite désespérée, depuis la côte ouest et sud de l’île King William jusqu’au détroit de Simpson, l’île Montréal et, enfin, l’embouchure de la rivière Back, où les derniers survivants se sont effondrés.

Les fragments d’os examinés au microscope montrent des marques nettes de couteaux et de scies au niveau des articulations pour détacher les membres. Plus révélateur encore, les chercheurs ont identifié des fentes caractéristiques sur les longs os et les crânes, brisés volontairement pour en extraire la moelle osseuse et les tissus cérébraux. Il ne s’agissait pas d’un acte de démence soudaine, mais d’une procédure d’anatomie de survie, où chaque officier et matelot mort était consciencieusement découpé pour nourrir le reste du groupe. 8-9-10


Enquêtes et hypocrisie victorienne

Sans nouvelles de l’expédition après deux ans, l’Amirauté britannique finit par lancer en 1848 un vaste programme de recherche. Au cours de la décennie suivante, des dizaines de navires sillonnent l’Arctique. Si ces recherches échouent à sauver le moindre marin de Franklin, elles permettent paradoxalement d’explorer et de cartographier la quasi-totalité de l’Arctique canadien.

Le premier véritable coup de tonnerre survient en 1854. L’explorateur écossais John Rae, alors en mission pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, rencontre des Inuit près de la baie Pelly. Ces derniers lui racontent avoir croisé quelques années plus tôt une quarantaine d’hommes blancs agonisants et lui vendent des objets retrouvés sur les corps : des montres, des médailles d’honneur et de la argenterie de bord. Plus grave, Rae consigne fidèlement dans son rapport les déclarations des Inuit : les cadavres retrouvés présentaient des traces d’incisions et des morceaux de viande emballés dans des marmites, prouvant que les marins britanniques avaient consommé leurs propres camarades pour prolonger leur survie.

Lorsque Rae rentre à Londres et publie ses conclusions, la réaction de la haute société britannique est d’une violence inouïe. L’idée même que des gentlemen de la Royal Navy aient pu s’abaisser au cannibalisme est inacceptable pour le moral de l’Empire. Lady Jane Franklin, l’épouse du capitaine, mène une campagne de presse féroce pour créditer la thèse de l’héroïsme pur et simple. Elle recrute l’écrivain Charles Dickens pour attaquer publiquement la crédibilité de John Rae. Dickens rédige des articles vengeurs dans son journal Household Words, affirmant que les marins britanniques étaient incapables d’une telle barbarie et insinuant que ce sont les Inuit eux-mêmes qui avaient assassiné l’équipage pour le piller. Rae est boycotté par l’establishment, privé des honneurs officiels et sa carrière est brisée pour avoir dit la vérité. 11-12


Une épopée mythique à l’épreuve des faits

Il aura fallu attendre plus d’un siècle et demi pour que la science et l’archéologie moderne viennent définitivement confirmer le récit des témoins inuits et réhabiliter le travail de John Rae. Les fouilles menées à partir des années 1980 sur les ossements dispersés le long du parcours de la mort ont validé point par point les marques de butchérie observées sur les corps. En 2014 et 2016, les épaves du HMS Erebus et du HMS Terror ont été localisées par Parcs Canada au fond des eaux glacées, reposant dans un état de conservation exceptionnel.

Cette anecdote est totalement authentique et constitue l’un des clins d’œil les plus troublants de l’histoire de l’archéologie maritime : la baie Terror, sur la côte sud‑ouest de l’île King William, avait été baptisée en 1910 pour honorer la mémoire du navire disparu — plus d’un siècle avant qu’un sonar n’y détecte effectivement l’épave intacte du HMS Terror en septembre 2016. L’ironie cartographique est savoureuse, mais l’histoire derrière la découverte l’est encore davantage. C’est le témoignage d’un ranger inuit, Samgushak Giamak (Sam Kamooktok), qui a débloqué la situation : il racontait avoir aperçu, lors d’une partie de chasse, un mât en bois dépassant de la glace dans cette baie précise. Lorsque l’équipe de la Arctic Research Foundation décida de modifier son itinéraire pour vérifier ses dires, il fallut à peine quelques heures de balayage sonar pour repérer le navire, debout, intact, reposant par 24 mètres de fond.

L’histoire de l’expédition Franklin reste l’un des faits divers maritimes les plus frappants de l’ère industrielle. Elle illustre parfaitement le fossé qui séparait l’arrogance technologique d’une superpuissance navale de la dure réalité environnementale d’un milieu extrême. Sir John Franklin et ses cent vingt-huit hommes sont partis avec l’orgueil de conquérants armés de trains à vapeur et de couteaux à poisson ; ils sont entrés dans la légende sous la forme de squelettes rongés par le plomb, éparpillés sur les pierres d’une île déserte avec des couverts en argent dans leurs poches vides. 13-14

Références

  1. Stenton, Douglas R. & Park, Robert W., « Integrating Oral History and Archaeology of the 1845 Franklin Expedition: The Case From Kungearkbeearu« , ARCTIC, Vol. 76, No. 4, 2023.
  2. Rae, John, « Rapport officiel au Gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson« , York Factory, septembre 1854.
  3. Franklin, John. Narrative of a Journey to the Shores of the Polar Sea, in the Years 1819, 20, 21, and 22. London: John Murray, 1823.
  4. Beattie, Owen & Geiger, John, « Frozen in Time: The Fate of the Franklin Expedition« , Greystone Books, 1987.
  5. Cyriax, Richard J., « Sir John Franklin’s Last Arctic Expedition« , Methuen & Co., 1939.
  6. Stenton, Douglas R., « Finding the Franklin Expedition: Historic sites and artifacts on King William Island« , Polar Record, 2018.
  7. Woodman, David C., « Unravelling the Franklin Mystery: Inuit Testimony« , McGill-Queen’s University Press, 1991.
  8. Keenleyside, Anne, Bertulli, Margaret & Fricke, Henry C., « The final days of the Franklin Expedition: new skeletal evidence« , 1997.
  9. Mays, Simon & Beattie, Owen, « Evidence for Cannibalism in the 1845 Franklin Expedition« , Journal of Osteoarchaeology, 2016.
  10. Rae, John, « Rapport officiel au Gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson », York Factory, septembre 1854.
  11. Dickens, Charles, « The Lost Arctic Voyagers », Household Words, décembre 1854.
  12. McGoogan, Ken, « Fatal Passage: The True Story of John Rae« , HarperCollins, 2002.
  13. Parks Canada, « The Discovery of HMS Erebus and HMS Terror », Rapports de recherche archéologique subaquatique, 2014-2018.
  14. Stenton, Douglas R. & Park, Robert W., « Integrating Oral History and Archaeology of the 1845 Franklin Expedition: The Case From Kungearkbeearu« , ARCTIC, Vol. 76, No. 4, 2023.

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