Le zombie

Une histoire de Liverpool, racontée par Tom Slemen

 

Au début des années 1930, un mystérieux et beau gentleman haïtien nommé Josué Beauchamp arriva à Liverpool. Il parlait parfaitement français, créole et anglais. L’homme portait toujours un chapeau melon, un costume couleur cèdre taillée sur mesure ainsi qu’un manteau de soie qui le rendaient d’une élégance raffinée. Il ne se déplaçait jamais sans une mallette taillée dans une noble essence de noyer blanc d’Amérique doté d’une poignée en argent finement sculptée en tête de mort. La source de la richesse de M. Beauchamp était un mystère, mais, peu après son arrivée en ville, il acheta une demeure à Pitty Street, une rue située entre le quartier de Chinatown et du ghetto noir où cohabitaient une population très cosmopolite et les voisins de M. Beauchamp découvrit vite que ce dernier était doté de pouvoirs surnaturels.


De sombres rumeurs circulaient autour de la maison de M. Beauchamp. Le Haïtien avait peint tous les murs de sa demeure en noir et des chandelles blanches étaient allumées sur un autel vaudou à la tombée de la nuit. D’étranges battements de tambour émanaient de la maison la nuit, et, quand la lune était pleine, l’on pouvait entendre de curieuses mélopées s’échapper des murs de la bâtisse. Beauchamp, avec son regard hypnotique, avait un pouvoir de séduction tout à fait surprenant sur la gent féminine de tous les horizons. Ces dames lui rendaient visite le soir et certaines se targuaient d’être les femmes d’hommes aisés de la haute société de la ville.

Un soir, des coups de feu retentirent dans Pitty Street et l’on entendit crisser les pneus d’une voiture prenant la fuite à toute allure de l’endroit où les coups avaient été tirés. Un riche marchand de coton, connu sous le nom de Ashley Challinor, avait requis les services d’un tueur à gages pour abattre Josué Beauchamp, car ce dernier avait eu une relation adultère avec son épouse. Mais le tueur avait raté sa cible ; la balle avait atteint le Haïtien au bras et la blessure était relativement superficielle.


La même semaine, une autre affaire sordide se produisit dont beaucoup de personnes avaient été témoins, incluant des détectives et des policiers : un homme noir, âgé d’une trentaine d’années, avait trouvé la mort dans des circonstances mystérieuses dans le quartier de Great George Street.

 


Une version du drame disait que l’homme, excessivement ivre, avait fait une chute mortelle dans les escaliers tandis qu’une autre version prétendait qu’il s’était donné la mort par pendaison. Ce qui était sûr, en revanche, c’est que M. Beauchamp avait emporté le corps du défunt chez lui à Pitty Street. Le défunt avait été ramené à la vie par une incantation vaudou et par l’administration d’une potion dans le corps du mort. Ladite mixture avait été réalisée à base d’herbes et de divers éléments psychoactifs et produits chimiques, le tout mélangé à du sang frais de poulet. L’homme se redressa sur la table où il gisait sans vie encore quelques minutes plus tôt, le regard vide et l’air absent.

C’était maintenant un zombie, un pantin sans âme qui pouvait manger, boire, voir et entendre, mais sans ressentir la moindre émotion. Il avait perdu la mémoire, ne sachant plus qui il avait été et ce qu’il était maintenant devenu, mais il était doté d’une force extraordinaire. Le géant noir se tenait debout face à M. Beauchamp – qui était en fait un Bokor, un sorcier vaudou suprême. Les yeux du zombie étaient entièrement blancs et ne laissaient trahir aucune expression, se tenant debout dans la plus complète servitude due au charme de l’ancestral sortilège ouest-africain de magie noire.

Son corps ne répondant plus qu’à la volonté de Beauchamp, son maître, le zombie sortit de la maison et se mit à déambuler dans la nuit. Il arriva à destination devant une maison située à Belvidere Road, près de Princes Park. Le zombie fit voler la porte en éclat en commença à monter les marches de l’escalier avant d’arriver sur le seuil de la chambre d’un Ashley Challinor paralysé par la peur qui essaya tant bien que mal de se libérer de l’étreinte herculéenne du zombie. Le marchand de coton alla trouver refuge dans la maison voisine, habitée par un ami de longue date, puis il appela la police. Le zombie martelait déjà à la porte de la maison.

À ce propos, on raconte que, suite à cette nuit de terreur, les cheveux de Challinor virèrent au blanc et que le marchand de coton fut retrouvé mort, une nuit quelque temps plus tard, d’une crise cardiaque après avoir hurlé comme un dément pendant son sommeil.

La police arriva sur les lieux. Quatre agents essayèrent de contenir l’effrayante puissance du mort-vivant, sans succès. D’autres officiers vinrent en renforts armés de bâtons antiémeutes et la férocité de l’assaut contre le funèbre assaillant fut telle que l’une des matraques se brisa en deux sur le crâne du zombie. Il fallut au final pas moins d’une douzaine de policiers pour réussir à maîtriser le mort-vivant et le placer en garde à vue - plusieurs hommes de l’ordre avoueront, plus tard, que cette affaire sortait vraiment de l’ordinaire et que quelque chose de démentiel émanait de cet homme. De retour au poste de police, les gendarmes furent bien obligés de constater que la créature qu’ils avaient devant eux n’avait plus rien d’humain. L’homme dégageait une odeur nauséabonde de putréfaction et un immonde liquide noir s’écoulait de sa bouche. Le corps animé, mais dépourvu d’âme avait été menotté, mais le zombie eut tôt fait de briser ses chaînes après que ces dernières se soient profondément implantées dans la chaire pourrissante de ses poignets.

Décontenancée, la police fit appelle aux services d’un certain Alaric Romaine, un enquêteur renommé dans le monde du psychisme et de l’occulte – que j’ai moi-même eu l’opportunité de rencontrer et qui a collaboré sur certains de mes précédents ouvrages.

Romaine dit à la police qu’il avait affaire à un zombie et qu’ils devaient prendre le problème très au sérieux. La créature, enchaînée à l’extrême, fut conduite à la morgue de Princes Dock où Romaine lui remplit la bouche de sel avant de lui coudre les lèvres. Le corps fut ensuite placé dans un cercueil que l’on scella solidement avec de lourdes chaînes puis que l’on enterra au cimetière de Toxteth Park, dans un recoin spécialement sélectionné.

Pour autant que je sache, la créature se trouve toujours au même endroit de nos jours. Par le passé, j’ai discuté de ce cas avec des étudiants sur les phénomènes paranormaux. Pour certains d’entre eux, toute cette histoire ne relevait que de l’hystérie collective des habitants du quartier de l’époque. Pour ma part, je n’en suis pas si sûr, car j’ai découvert, lors de mes recherches, qu’une sépulture avait bel et bien été creusée au cimetière de la rue Smithdown à la même époque que l’incident relaté.

Et qu’est-il advenu de Josué Beauchamp ? Eh bien ! Il changea de nom, mais vécut à Liverpool pendant de nombreuses années encore. Certains disaient que le temps ne semblait pas avoir d’emprise sur lui et qu’il ne semblait pas vieillir. On dit aussi qu’il eut une longue descendance avec plusieurs femmes à Liverpool, Londres et Amsterdam. Tous ses enfants avaient la particularité d’avoir d’inhabituels yeux profondément noirs et chacun d’eux gravitait dans le monde occulte et s’adonnait aux sombres pratiques du Vaudou.

Il y a des cela bien longtemps, dans les années 1980, quelqu’un me conta une histoire qui parlait de l’un des enfants de Beauchamps : un soir, le long de Upper Parliament Street, un petit chien fut renversé par une voiture et mourut dans les bras de son propriétaire, un jeune garçon de 9 ans. Le garçon était agenouillé au bord de la route, serrant fort le cadavre de son fidèle ami, et pleurait bruyamment à chaudes larmes. Un homme noir, étrangement vêtu, qui devait avoir la cinquantaine, s’approcha du garçon, examina le chien puis versa le contenu d’une petite fiole dans la gueule de l’animal. Une foule de badauds s’était amassée autour du garçon, de son chien et de l’homme toujours accroupis au bord de la route. Soudain, le chien ouvrit les yeux et remua la queue, quoiqu’encore très affaibli. À cette vue, le jeune garçon fut transporté de joie et remercia chaleureusement l’inconnu. Ce dernier caressa la tête du jeune garçon avec bienveillance avant de disparaître au coin de Earle Road.

On m’a également rapporté une autre histoire, il y quelques années en arrière, qui parlait d’une étrange aventure vécue par deux hommes, que nous appellerons John et Harry. Par une de ces troublantes coïncidences, Harry apprit que son ami John avait une liaison avec sa femme et John, de son côté, apprit en même temps que Harry lui avait volé une grosse somme d’argent chez lui alors qu’il était en vacances (avec la femme de Harry).

Chacun des deux hommes entreprit de tuer l’autre. Harry invita donc John dans un vieil appartement d’un immeuble délabré à Everton , dont il était secrètement propriétaire, prétendant faire part à son ami d’une idée ingénieuse qui allait rendre les deux hommes millionnaires. Tous les autres appartements de l’immeuble étaient inoccupés, ce qui arrangeait bien Harry pour mettre son plan à exécution. Les hommes se retrouvèrent donc à l’appartement sur le coup des 23 heures. Une fois à l’intérieur, Harry braqua une arme sur John qui en fit de même dans une parfaite synchronie. Tous deux prirent alors la mesure de la situation et une longue attente commença. La tension entre John et Harry était à son comble, chacun gardant son arme pointée sur l’autre, rendant la scène semblable à une « impasse mexicaine », sauf qu’il manquait un troisième individu pour que le tableau soit parfait. Les deux hommes avaient oublié de verrouiller la porte de l’appartement et le suspens fut interrompu quand ils entendirent un bruit sourd en provenance de la porte du salon. La porte s’ouvrit brusquement laissant apparaître un vieil homme dénudé, au visage fantomatique et à la peau recouverte d’une étrange substance verdâtre.

Le vieil homme se rua sur les deux amis qui, dans un réflexe commun et les nerfs tendus à l’extrême par la situation précédente, ouvrirent le feu sur lui, le touchant à six ou sept reprises, en pleine tête ou dans la poitrine, mais le vieil homme ne fléchit pas et continuait de se rapprocher d’eux. Saisis de terreur à la vue de la créature qui ressemblait fort à un zombie, John et Harry détalèrent en courant dans la nuit sans oser se retourner. Ils étaient tellement effrayés par ce qui venait de se produire dans l’appartement qu’ils étaient maintenant persuadés d’avoir abattu sauvagement un pauvre vieillard innocent qui avait eu le malheur de se trouver là à ce moment. Une semaine s’écoula sans que Harry et John n’entendirent pas parler de leur « crime » à la télévision, la radio ni même dans les journaux. Les deux compères retournèrent à l’appartement de Everton. Ils y découvrirent des taches de sang coagulé sur le sol, mais ne trouvèrent aucune trace du corps nulle part. Les deux amis décidèrent de se pardonner mutuellement et ainsi fut enterrée la hache de guerre. Harry remboursa même une partie de l’argent qu’il avait volé dans l’appartement de son ami.

Une année après ces faits, Harry était dans un pub quand Sean, un vieil ami qu’il n’avait pas revu depuis des années, y pénétra. Les deux amis parlèrent pendant des heures et, au fil de la discussion, le sujet des fantômes fut abordé. Sean demanda à Harry s’il avait toujours ce vieil appartement à Everton. Harry avait en effet racheté l’appartement à Sean quand la mère de ce dernier était décédée. Harry répondit que oui, mais qu’il ne s’y rendait que très rarement, quand Sean lui posa une question étrange : « n’as-tu jamais rien vu qui sorte de l’ordinaire là-bas ? ».

Harry ne savait pas s’il devait parler de l’incident incluant des armes à feu qui s’y était déroulé une année auparavant et resta interdit devant Sean, ne sachant quoi répondre. Sean enchaîna :

« Ma chère mère – Dieu la bénisse – disait que cet endroit fût hanté, tu sais ? »

« Ouais ? » répondit Harry, visiblement intéressé.

Sean lui expliqua que, il y avait des années de cela, il avait entendu l’histoire d’un vieil homme qui vivait près de la prétendue maison hantée. Le vieil homme en question raconta, une fois, à Sean et à sa mère, que des étudiants en médecine avaient ramené dans leur pension un cadavre de leur école qui était initialement destiné à être disséqué. Les étudiants lui avaient alors retiré les globes oculaires dans le but de faire une farce à leur logeuse, une femme qui leur rendait la vie infernale. Peu de temps après avoir ramené le corps chez eux, le cadavre était mystérieusement revenu à la vie, les yeux en moins cependant. Le corps dénudé se mit alors à déambuler dans la maison, poussant des hurlements tout en palpant des mains ses orbites creuses.

Quand la vieille logeuse – elle devait avoir dans les soixante ans – le vit, elle eut une attaque cardiaque et en mourut. Sean dit que sa mère avait entendu les cris du fantôme de la vieille femme à plusieurs reprises, mais que, heureusement, elle n’avait jamais eu la malchance de croiser le spectre du vieil homme aux yeux arrachés. Harry fut profondément choqué par le récit de son compagnon : il réalisa que c’était sur ce fantôme que lui et John avaient ouvert le feu cette fameuse nuit.

 


Copyright © 2010 par Tom Slemen. Tous droits réservés.
Cette histoire reproduite avec la permission de Tom Slemen et traduite de l'anglais par Damien Duroussel

Source: http://www.slemen.com

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