Le fantôme qui n’aimait pas la visite

Une histoire racontée par Danielle Goyette



 

La ville de Trois-Rivières compte un très grand nombre d’impressionnants bâtiments patrimoniaux. Comme on le sait, les plus belles histoires de fantômes se déroulent souvent entre les murs de telles habitations à l’existence longue et riche. De fait, le récit du fantôme Émile est bien singulier.

En 1972, François (nom fictif) s’installait dans une superbe maison ancestrale louée dans cette ville. Une grande demeure d’une quinzaine de pièces qu’il allait à l’occasion partager avec des colocataires. À l’occasion, car ses locataires n’y demeuraient jamais très longtemps!

 

Il est vrai que cette maison avait un autre logeur à temps plein qui importunait plutôt les invités. François l’avait baptisé Émile (nom du fantôme lui aussi changé pour préserver l’anonymat du témoin), surnom affectueux, parce que, lui, il ne vivait jamais rien de désagréable en présence de cette entité.

S’il se manifestait partout, Émile avait quand même une pièce à lui. Une pièce toute petite et froide, impossible à chauffer, qu’on avait maintes fois tenté d’isoler sans succès. Les fantômes ne s’entourent-ils pas toujours d’une brise glaciale?
 
En fait, Émile appréciait tout particulièrement cette chambre que des invités avaient quitté trop souvent en pleine nuit, les jambes à leur cou. François nous relate quelques anecdotes à son sujet.


«Un jour, j’ai loué cette pièce à un Français qui s’était bien moqué du présumé fantôme logeant à la même enseigne. Il se disait le plus sceptique des sceptiques. Pourtant, le lendemain de sa première nuit chez moi, je l’ai retrouvé roulé en boule sur le divan du salon. Il m’a alors raconté sa troublante expérience. Quelque chose lui avait sauté à la gorge. Comme de longues griffes de chat acérées!»

Ce logeur n’est jamais revenu! Il avait eu une telle frousse...

 

Le vacarme d’Émile


Une nuit, François fut témoin d’un incident inexplicable. Il hébergeait alors un locataire qui consommait beaucoup d’alcool. François se méfiait de ses déplacements, surtout que sa chambre était juste en haut de l’escalier.

«Cette nuit-là, à 4 h du matin, je me suis réveillé en sursaut, au son de bruits sourds dans l’escalier. Je me suis levé dans l’inquiétude que mon locataire soit tombé et je suis allé jeter un oeil dans la maison. Rien. Personne. Plus un son.

Je suis retourné au lit et, dès que j’ai fermé l’oeil, j’ai entendu un autre “boudoum, boudoum” dans l’escalier. Je suis retourné voir ce que c’était. Il n’y avait toujours rien. Je me suis dit que c’était probablement ce type de manifestation qui devaient tant effrayer mes visiteurs. J’en ai déduit qu’habituellement je dormais sans doute trop dur pour me faire réveiller par Émile qui, lui, prenait un malin plaisir à faire des siennes en pleine nuit.»

«Moi, je ne reviens plus ici!»

François donnait des cours, et son atelier était aménagé au sous-sol. Une porte dans cette pièce donnait sur l’extérieur. Fabriquée en bois très épais, elle était munie de trois gros verrous. Un soir d’automne, François descendit à l’atelier avec l’un de ses étudiants pour constater que la porte du sous-sol était grande ouverte. C’était bien surprenant. Ne se souvenant pas de l’avoir ouverte, François la referma tout de suite.

«Inutile de dire que la barrure était très solide et que personne ne pouvait ouvrir cette porte verrouillée aisément. Mais, tout à coup, alors qu’on avait le dos tourné, on a entendu des grincements. En nous retournant, on a bien vu les verrous s’ouvrir d’eux-mêmes sans l’aide de personne! Le jeune homme a vite pris la poudre d’escampette. Il a eu toute une peur!»

Néanmoins, François a continué de vivre dans cette maison sans inquiétude. Les quelques manifestations dont il était témoin ne le rendaient pas nerveux. Mieux encore, ça l’amusait. Des spécialistes en phénomènes paranormaux expliqueraient probablement la bonne attitude du fantôme envers lui par le fait que François ne démontrait aucune peur à son égard.

Notre homme avait aussi trois chiens, quand il ne gardait pas en plus les chiens d’amis partis en vacances.

«Combien de fois j’ai remarqué que les chiens semblaient s’amuser avec rien, poursuivre quelque chose d’invisible, japper après le vide. Probablement qu’Émile s’occupait à les taquiner. Moi, ça me faisait toujours autant rire!»

Par contre, quand François invitait des amis pour une soirée, il arrivait fréquemment qu’Émile réagisse à cette affluence de façon un peu trop énergique... Un peu jaloux, le fantôme?

«J’avais acheté un bon piano neuf, j’en prenais grand soin, je le faisais accorder tous les six mois, il n’était pas vieux et il n’était pas fabriqué pour jouer tout seul comme les pianos électroniques, par exemple. Pourtant, à quelques reprises, les soirs où il avait des invités, le piano se mettait à jouer tout seul. Juste quelques notes, comme ça, sans raison. »

Il faut croire qu’Émile savait produire son effet, car il est arrivé que certains invités trop effrayés repartent en plein milieu du repas.

«J’ai bien vérifié si des cordes avaient pu se casser à cause de la sècheresse de l’air ambiant. J’avais même mis un humidificateur dans la pièce. Je n’ai jamais su ce qui avait pu provoquer cela.»

Le problème, c’est que les gens venaient de moins en moins à la maison de François. Quant à ce dernier, il parlait le moins possible des phénomènes qui s’y passaient, de crainte de voir descendre chez lui, médiums et chasseurs de fantômes.

«C’était ma résidence, j’y vivais en paix et je ne m’étais jamais senti menacé par quoi que ce soit. Je ne voulais pas devenir un objet de foire et que ma maison soit ciblée par ces gens qui en seraient peut-être venus à me harceler. Alors, les dernières années que j’ai vécues là ont été plutôt solitaires.»


Le grand départ


Au début des années 1980, François a dû quitter la maison contre son gré, car elle allait être démolie. Les réactions catégoriques de son colocataire fantôme l’ont étonné. Il ne semblait pas du tout d’accord avec l’idée de partir de cette demeure.

«Un jour, alors que je me préparais à sortir quelques boîtes de déménagement, j’ai presque reçu la porte en plein visage. J’ai eu soudain le sentiment qu’Émile ne voulait pas que je parte, ou qu’il ne voulait pas que la maison soit détruite. Mais je n’avais pas le choix, le site allait devenir un espace commercial.»

Le jour du départ, François invita tout de même Émile à quitter la maison avec lui.

Émile aura-t-il préféré demeurer en ces lieux qu’il hantait depuis si longtemps? Fort possible, pense François, car il n’en a jamais plus eu de nouvelles depuis.

 

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Chapitre extrait du livre « Maisons hantées » - Collection Québec Insolite de Danielle Goyette, publié Éditions Michel Quintin, 2010, p. 48-56. © Michel Quintin. - Reproduction totale ou partielle interdite sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de l'auteur.



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