Le suicide des baleines

Suicide ou accident ? Enquête sur les baleines échouées volontairement


 

En octobre 1986, la plage de Reykjavik, en Islande, est le théâtre d'un apparent massacre: 148 globicéphales (un des plus grands cétacés à dent, similaire au dauphin et d'environ 8 mètres de long) gisent mort sur le littoral, morts en suivant leur chef, ou pilote. Échoués sur la plage, ils ne peuvent ou ne veulent plus retourner vers la mer. Ce comportement suicidaire est d'autant plus étrange qu'on l'a constaté à de nombreuses reprises.

 

Le suicide des baleines
Ce cétacé mourant s'est échoué lui-même avec 44 autres sur une plage de l'Oregon (USA).



En septembre 1975, par exemple, plus de 200 globicéphales sont retrouvés sur la plage de la baie de Bonavista, à Terre-Neuve (Canada). En janvier 1983, ce sont 87 épaulards qui s'échouent sur une plage de l'est de Victoria, en Australie. Et entre 1963 et 1980, 169 baleines au bas mot, de différentes espèces, restent au sec sur la plage en Afrique du Sud. L'échouement est un comportement fréquent chez les baleines et les dauphins du monde entier, et les scientifiques ont du mal à s'expliquer pourquoi ces mammifères intelligents se tuent de cette façon, à dessein ou par accident.

Le philosophe grec Aristote, qui écrivait au IVe siècle avant J.-C., mentionnait déjà l'échouement des dauphins, sans en proposer d'ailleurs la moindre explication. Au IIe siècle de notre ère, le poète Oppian de Coryce suggéra que les dauphins agissaient ainsi « dans l'espoir que les hommes les trouveraient et... resteraient pour les recouvrir d'un cairn de galets ». Depuis lors, aucune des théories scientifiques n'a pu être prouvée.



Suicide collectif ?



L'explication populaire la plus en vogue est que les baleines se suicident volontairement: lorsqu'on tente de les détourner ou de les repousser vers les eaux plus profondes, elles continuent à se débattre pour atteindre le littoral. Mais les scientifiques, pour la plupart, rejettent cette idée de suicide. Selon les études menées par l'université de Géorgie, l'échouement serait une réponse primitive au stress, et les baleines suivraient un antique instinct de retour vers la sécurité de la terre ferme, dont, en bons mammifères, elles proviennent. Peu de faits concrets, cependant, viennent étayer cette hypothèse, et d'autres évoquent plutôt un comportement social; selon eux, quand une baleine tombe malade, les autres, inquiètes, la suivent jusqu'au littoral.



Des théories qui désorientent



Les explications de l'échouement sont nombreuses et variées. Certaines invoquent l'environnement, comme de fortes marées et des tempêtes électriques; d'autres insistent au contraire sur la capacité des baleines à se diriger et à communiquer entre elles au moyen d'un « sonar », système nerveux extrêmement sensible à la direction des sons et à l'interprétation des échos. On a avancé l'idée que certaines plages en pente très douce ne renvoient pas un écho fiable, de sorte que les cétacés sont désorientés. Cette perte d'orientation pourrait également provenir d'infections de l'oreille entraînant un mauvais fonctionnement du système de sonar.

Des scientifiques anglais de l'université de Cambridge croient pour leur part avoir trouvé la solution: les baleines s'échoueraient lorsqu'elles sont perturbées par des variations soudaines du magnétisme terrestre. Bien que la puissance de celui-ci varie considérablement d'un endroit à un l'autre, les lignes d'une même force s'étendent sur des kilomètres sous la mer. Les baleines y sont très sensibles et ont tendance à les suivre; or, ces lignes suivent généralement la côte, mais de temps à autre, elles mènent à terre, conduisant les cétacés au drame. Cette théorie s'est d'ailleurs vérifiée en Grande-Bretagne, où les cas d'échouement ont toujours lieu là où les lignes magnétiques mènent à la côte. Mais les cartes de ces lignes sont rares pour les autres parties du monde, et les comparaisons sont difficiles.



Le jeu des devinettes continue



Chacune de ces théories explique partiellement les échouements, mais aucune ne s'est avérée réellement satisfaisante. En 1977, la commission des Mammières marins des États-Unis a fondé un Atelier de l'Échouement pour étudier ce phénomène. Les domaines à explorer ne vont pas manquer !

 

 

 

The Reader's Digest, Facts and fallacies , p. 299-300 - Mardi 24 Janvier 2007