Maevia l’étrangleuse

Moravie (République tchèque), aux environs de 1700


 

Alors que les derniers rayons du soleil disparaissaient tranquillement derrière les collines qui bordent leurs champs, les habitants d’un petit village isolé de Moravie terminaient leurs besognes à la hâte. Aussitôt que la noirceur s’installa, ils se pressèrent d’entrer se réfugier dans leurs maisons et d’en fermer portes et volets. Depuis quelque temps, une terreur régnait sur leur village et les nuits n’étaient pas sûres. La cause de cet effroi était les apparitions successives d’une revenante malveillante du nom de Maevia.


Toute cette histoire commença quelques semaines auparavant, lorsque décéda Maevia, une vieille femme apparemment sans histoire. Comme il était coutume, elle reçut les derniers sacrements et fut enterrée dans le cimetière du village, en terre consacrée. Mais quatre jours après son enterrement, de terribles et bien étranges évènements survinrent.

Le soir, après avoir entendu des bruits de tumultes, des villageois aperçurent un terrorisant spectre qui errait dans le village. Déchaînant sa furie, ce monstre s’attaquait sans retenue aux gens qu’il croisait, vampirisant ses victimes en les serrant à la gorge ou en leur comprimant l’estomac au point de les faire suffoquer. Suite à cette violente et douloureuse attaque, sa proie était abandonnée, vidée d’énergie et le corps brisé. Lorsqu’elle était retrouvée, la victime était généralement exténuée, la peau pâle et son corps semblait amaigri. Ses apparitions furent nombreuses et le monstre changeait régulièrement d’apparence. Il était capable de prendre les traits de plusieurs personnes différentes et même d’apparaître sous la forme d’un chien.

 


Le spectre n’attaquait pas que les villageois, mais également leurs animaux. Dans la nuit, de terribles mugissements de douleurs résonnaient dans les plaines bordant le village. Des vaches, qui subissaient des attaques nocturnes, furent retrouvées mortes le lendemain matin. La revenante sanguinaire ne se gênait pas pour jouer de cruels tours. Elle a même été jusqu’à attacher des vaches ensemble par la queue. De plus, des chevaux furent retrouvés tout en sueur, accablés de fatigue, comme s’ils avaient couru toute la nuit afin d’échapper à un prédateur affamé. Ces évènements persistèrent pendant des mois, jusqu’au jour où un villageois reconnut la vieille femme et fit ce surprenant témoignage :

 « J’ai vu Maevia, elle était exactement comme de son vivant. Elle m’a attaqué et s’est assise sur moi avant de m’uriner dans la bouche. Le contact avec son corps me brûlait comme du feu et je ne pouvais résister à toute cette force qu’elle déployait. J’ai beaucoup souffert…  » 1



Bien vite, les rumeurs se répandirent. Certains affirmèrent que la vieille femme était une sorcière et que c’est pour cette raison que cette revenante s’attaquait aux gens du village. Maintenant que la cause de leurs malheurs était connue, les villageois se devaient d’agir avant que cette abomination fasse davantage de victimes. Comme le voulait la croyance, ils devaient brûler les restes de cette femme et disperser les cendres. Alors que certains d’entre eux préparèrent un bûcher non loin du cimetière, un groupe d’hommes courageux armés de haches et de pelles se rendirent à la sépulture de Maevia. Ils exhumèrent le corps de la prétendue revenante avant de lui sectionner la tête à grands coups de bêche. Ils brûlèrent ensuite le corps sur le bûcher improvisé, qui devint un grand feu de joie. Ce rituel mettant ainsi fin aux terrifiantes apparitions de Maevia, le village retrouva son calme et toute cette histoire ne fut bientôt plus qu’une légende.



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Cette étonnante histoire nous provient d’un livre du nom de Magia Posthuma 2, écrit par Charles Ferdinand de Schertz, en 1704. Particulièrement méconnue, cette histoire est l'un des très rares extraits à avoir été traduit en français et est présenté en exclusivité sur Dark Stories. Cet ouvrage est considéré comme le premier rapportant un phénomène ressemblant davantage au vampirisme moderne 3, même s’il n’est aucunement question de buveurs de sang. Considéré comme une intéressante transition entre le revenant du 17e siècle et le vampire qui fit son apparition au 18e siècle, il a d’ailleurs servi de référence à Dom Calmet pour sa célèbre Dissertation sur les revenants et les vampires  de 1751. 4

L’histoire de Maevia la revenante possède quelques points intéressants, présents à la fois dans le folklore des revenants et celui des vampires. Premièrement, la défunte reçut les derniers sacrements et fut mise en terre dans un lieu consacré, soit le cimetière du village. Ce détail démontre que les rituels religieux ne sont pas sans faille ou obligatoirement efficaces pour prévenir le retour des morts vivants. Ce récit unique et peu connu est serait peut-être au coeur de la légende des vampires et autres morts-vivants que nous connaissons aujourd'hui.

Ensuite, la revenante s’attaque autant aux hommes qu’aux animaux et, contrairement à la plupart des revenants, il n’est pas mentionné que ses assauts visent des proches ou sa famille. On peut également noter cette malveillance et cette dépravation qui est généralement associée aux entités démoniaques ou aux succubes, plutôt qu’aux spectres et revenants. Ce témoignage n’est pas sans rappeler les croyances entourant les sorcières de Szeged, personnages du folklore hongrois, qui « chevauchent ceux qu'elles aiment ou qu'elles détestent : elles s'assoient sur leur poitrine jusqu'à ce qu'ils ne puissent presque plus respirer, puis elles les transforment en chevaux volants » 5.

Elle est également capable de se métamorphoser, chose qui est commune dans les croyances entourant les vampires modernes et qui est aussi un indice de l’hystérie collective que provoque le revenant.

Dans ses écrits originaux, De Schertz ne décrit pas les mesures prises par les villageois pour faire cesser les apparitions de Maevia. Il se contente de conclure en s’interrogeant s’il est acceptable de brûler les corps des prétendus revenants, alors qu’à son avis un simple exorcisme devrait mettre un terme à leurs apparitions 6.  Il ne donne pas le nom du village ni même la date des évènements. Il fait cependant mention de témoignages qu’il a recueillis, ce qui laisse croire que cette histoire s’est déroulée à son époque. Ces détails ne seront donc jamais connus, mais l’histoire de Maevia l’étrangleuse n’est pas prête d’être oubliée pour autant.

 



 

David Magny © Dark-Stories.com - Dimanche 26 octobre 2015
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Sources et autres références:

1- Interprétation d’un témoignage tel que rapporté du livre Magia Posthuma (1704), par Dr. Niels K. Petersen, de l'université de Copenhagen. Citation originale: "Vidi Mæviam, prout erat in vivis: Incuba immisit s.v. in os meum urinam; quæ viscera, velut ignis urebat, & nequij tantæ resistere violentiæ; quam tum ab ipsa [...] perpessus eram." - http://www.kakanien.ac.at/beitr/vamp/NPetersen1.pdf
2-  Karl Ferdinand von Schertz, Magia Posthuma per Juridicum illud Pro & Contra Suspenspo Nonnullibi Judicio Investigata, 1704
3-  Gábor Klaniczay, The decline of witches and rise of vampires - dans le livre de Darren Oldridge, The Witchcraft Reader (London: Routledge, 2001) p. 393
4-  R. P. Dom Augustin Calmet, Dissertation sur les apparitions des anges, des démons et des esprits et sur les revenants et vampire de Hongrie, de Bohème, de Moravie et de Silésie. (1751),  pp. 271-273
5-  G. Roheim la panique des dieux, cité dans Jacques Bril Lilith ou la mère obscure Payot 1984
6-  Karl Ferdinand von Schertz, Magia Posthuma per Juridicum illud Pro & Contra Suspenspo Nonnullibi Judicio Investigata, 1704