Le train fantôme de Islamorada

Il était arrivé trop tard... et ne devait plus jamais repartir


 

Dans le monde entier, la sinistre réputation du Triangle des Bermudes n'est plus à faire. Les cas indiscutables de navires qui sont entrés dans le Triangle pour n'en plus jamais ressortir se comptent par centaines; de même que ceux de yachts qui y ont disparu purement et simplement avec leurs équipages. Pourtant, à côté de ces très nombreux événements prouvés, il court encore sur le Triangle une quantité de légendes et d'histoires étranges qui donnent le frisson même aux moins timorés. Certaines sont vraies, d'autres ont un point de départ réel, d'autres encore ne comportent qu'une parcelle de vérité; d'autres, enfin, sont nées de l'imagination fertile des conteurs des temps anciens, enrichies à chaque génération. Mais toutes ont un point commun : elles «sont arrivées» dans le Triangle des Bermudes.

 



Karl Sudor, assis sur le plat-bord arrière de son petit bateau ancré au large de l'une des Keys de Floride, regardait le soleil avec inquiétude. Il se passait quelque chose d'anormal : depuis plus de trois heures qu'il pêchait, il n'avait pas senti la plus petite touche; le soleil, en plein midi, était entouré d'un halo et l'air était d'une immobilité insolite. Pourtant, en regardant les nuages accélérer, Sudor avait l'impression de voir se former, dans toutes les directions, un orage d'une brutalité exceptionnelle. Les moustiques et les mouches bourdonnaient aux, alentours, mais sans manifester leur appétit habituel. À terre, on entendit sonner le gong du camp pour annoncer le déjeuner. Sudor monta dans son canot et se dirigea vers la rive. Comme des centaines d'anciens combattants de la Première Guerre mondiale, il travaillait à la construction d'une autoroute qui faisait partie des grands travaux entrepris par le gouvernement pour lutter contre le chômage pendant la crise économique des années 30.

Tout en ramant, Sudor pensait à une fille de sa ville natale dans le Middle West. Plus exactement, c'est à deux filles qu'il pensait, dont l'une avait été sa fiancée; l'autre, une jeune débile mentale, avait totalement bouleversé sa vie de fils de famille fortunée. Il avait été obligé de s'enfuir pour éviter le mariage forcé, parce qu'elle attendait un enfant de lui. Cinq ans avaient passé. Sa fiancée avait épousé son meilleur ami, et sa malheureuse maîtresse avait été poussée au suicide par les terribles sermons de son pasteur de père. Les parents de Sudor élevaient l'enfant et le temps ne reviendrait plus des promenades en Packard décapotable et des soirées dansantes au clair de lune.

À Islamorada, dans les Matecumbes, l'un des archipels des Keys, ce 5 septembre 1935 était Jour de congé en l'honneur de la fête du Travail. Les ouvriers du chantier de l'autoroute jouaient au fer à cheval, au base-ball, aux cartes, aux dés, ou bien ils faisaient la sieste dans les dortoirs du camp.

Une silhouette en suroît jaune, courbée pour lutter contre le vent, traversa le terrain de base-ball. C'était Harry Pinney, le télégraphiste de la gare. Il avait reçu de Miami un avis signalant un ouragan et l'île, qui dépassait à peine le niveau de la mer, devait être évacuée. À la gare de Miami, la compagnie des chemins de fer de l'est de la Floride formait déjà un train de secours. Il venait de quitter à 16h30 alors que le vent atteignait déjà plus de 110 km/h. Durant le trajet, il était secoué comme s'il descendait une forte pente à toute vapeur. Il devait parcourir les 250 km de Miami à Key West, on appelait ce train « le chemin de fer sur la mer ». Il traversait en effet vingt-neuf îles, reliées par une série de ponts et de viaducs en pierre. L'un de ces ponts, le « Seven Mile Bridge », franchissait un bras de mer de 11 km.

Cependant, la tempête qui balayait les Matecumbes atteignait la force d'un ouragan, plus de 190 km/h. Près de mille personnes, habitants de l'île et ouvriers, s'étaient massées dans la gare d'Islamorada. La gare n'était guère à plus de 2 mètres au-dessus du niveau de la haute mer et, de temps en temps, les vagues commençaient à déferler sur la voie. Pour ne pas être balayés, les réfugiés commençaient à s'attacher aux rails. Le vent charriait des branches de palmier, des noix de coco, des débris de maisons. La pluie ne tombait plus : elle frappait à l'horizontale, et donnait plutôt l'impression d'un vent de sable que d'une averse d'eau. Dans la gare bondée, les fenêtres du bâtiment avaient été soufflées et la plupart des tuiles arrachées.

Peu avant 19 heures, en marche arrière, le train entra en gare de Snake Creek pour y prendre des réfugiés. Un gros câble balayé par le vent, dont la vitesse atteignait alors près de 160 km/h, s'emmêla dans les roues motrices de la locomotive. Il fallut quarante minutes aux cheminots pour le dégager.

À Islamorada, le bruit courut aussitôt que cette avarie du train condamnait toute la population des Matecumbes, désormais isolée, à être submergée par la montée des eaux. Le vent commençait à arracher des poutres de la charpente du toit de la gare. Les hommes les plus courageux s'efforçaient, face à la tempête, d'atteindre un arbre pour y grimper le plus haut possible et s'amarrer aux branches. D'autres essayaient de ramper le long de la voie, réussissant à peine à progresser de quelques centimètres. Le hurlement du vent couvrait les cris de ceux qui étaient emportés par les vagues ou le vent. Karl Sudor parvint, Dieu sait comment, à grimper au poteau auquel il se cramponnait et à atteindre la poutre transversale. Au prix d'un effort surhumain, il réussit à attraper les fils arrachés qui claquaient dans le vent et à s'attacher au poteau. Le vent atteignit près de 320 km/h.

Soudain, le train traversa la gare dans un fracas de tonnerre, poussé par la tempête; des dizaines de malheureux qui s'accrochaient aux rails furent décapités par les roues. Aveuglés par le vent et la pluie, les mécaniciens n'avaient même pas vu la gare. Peu avant 20 h 30, le train revint en gare et stoppa. Alors qu'hommes, femmes et enfants se débattaient pour y monter, une muraille d'eau de mer de plus de 5 mètres de haut, surgie des profondeurs de la nuit, déferla sur ce qui était déjà une scène de cauchemar. Après le reflux de l'énorme vague et de celles, plus petites, qui la suivirent, il ne restait sur les rails que la locomotive, qui pesait une centaine de tonnes et un wagon de marchandise lesté de sacs de sable. L'air était redevenu calme et les étoiles scintillaient dans un ciel clair.
 
La gare avait disparu. La plupart des gens avaient été balayés par la mer et noyés. Les wagons, arrachés aux rails, étaient dispersés jusqu'à 30 mètres à la ronde. Il ne subsistait plus, aux environs de la gare, que trois poteaux télégraphiques debout, dont celui auquel Karl Sudor s'était attaché. Il s'apprêtait à descendre lorsqu'il entendit une voix:

« Monsieur Karl, vous fe'iez mieux de 'ester su' vot' poteau. On est dans l'œil du cyclone. »
 
Cherchant à localiser la voix qui l'appelait, Sudor aperçut Louis, son équipier, juché sur un arbre. En effet, l'œil du cyclone une fois passé, le vent se remit à souffler, mais de la direction opposée. La seconde moitié du typhon fit moins de ravages, parce qu'il ne restait pratiquement plus rien à détruire. Lorsque la tempête fut calmée, Sudor descendit de son poteau dans l'obscurité, butant sur les décombres et les cadavres, et se dirigea vers l'arbre où il avait aperçu Louis. Mais l'arbre avait disparu, et Louis aussi. Au total, 288 ouvriers et plus de 300 habitants de l'île avaient péri.

Aux premières lueurs de l'aube, on mesura toute l'étendue du désastre. Un peu partout, des corps commençaient à se décomposer, jusque dans les branches de presque tous les arbres encore debout, où ils étaient restés coincés après le reflux des vagues.

«Avec la chaleur du soleil, l'odeur devenait insupportable, devait dire Sudor. Les morts puaient, les vivants vomissaient. J'avais peine à reconnaître les visages de mes amis de la veille. Le sol de l'île étant fait en grande partie de corail à peine recouvert d'une mince couche de terre, il fut impossible d'enterrer la plupart des morts. Ils furent empilés comme des bûches et brûlés. Pendant plusieurs jours, la mer continua de rejeter des cadavres sur le rivage. D'où venaient-ils, il était impossible de le dire. C'était pire que tout ce que j'avais pu voir pendant la guerre. »

Le destin du « chemin de fer sur la mer» était de périr en mer, car il ne fut jamais reconstruit. Les rails étaient arrachés. Les ponts, les viaducs servirent à la construction de l'autoroute no l, qui allait permettre aux voitures d'atteindre Key West. Aujourd'hui, elle s'appelle l'Overseas Highway (l'« autoroute de la mer ») et la plupart des garde-fous sur les ponts et les viaducs sont faits d'anciennes traverses de chemin de fer.
 
La plupart des survivants du chantier de l'autoroute quittèrent les Keys pour ne plus jamais y revenir. Karl Sudor fut parmi les rares à rester. Pendant des années, on répéta sans se lasser l'histoire du grand ouragan : sans exagération, car la réalité était plus horrible que tout ce que l'imagination la plus folle aurait pu inventer. Karl Sudor passa plusieurs années à travailler sur les remorqueurs et les dragues servant à la construction de l'autoroute de la mer. En 1942, il s'engagea dans la Marine de réserve, et commanda un petit patrouilleur au large de Key West. Après la Seconde Guerre mondiale, il acheta au surplus de la Marine un bateau de sauvetage de 63 pieds (20 m), qu'il transforma en bateau de pêche pour louer ses services aux estivants, et il devint le meilleur guide des Keys de Floride. Entre deux belles prises, il racontait volontiers l'histoire de l'ouragan de 1935 et de ses conséquences.

«Je vais vous dire encore une chose, expliquait-il. Vous croyez sans doute qu'il ne reste plus que l'autoroute et les voitures, à la place de la voie ferrée, mais certaines nuits de tempête, on entend encore un train siffler au loin. Et si vous tendez bien l'oreille, vous entendez même le train. Je l'ai souvent entendu les nuits de grand vent. La compagnie a beau dire que toutes les voies de la ligne de Key West ont été démontées, je connais un endroit où il en reste une quinzaine de mètres. Les traverses sont pourries, les éclisses desserrées et les rails rouillés, mais elle est encore là. J'en suis sûr, parce que ça se trouve dans les broussailles au fond de mon bout de terrain. »

Les habitants des Matecumbes ne prenaient pas Sudor au sérieux, avec son histoire de train fantôme. On le considérait comme un peu dérangé, on disait souvent qu'il était « le roi des pêcheurs et le roi des menteurs ».

Vers le milieu des années 50, Sudor ramenait en remorque le bateau d'un ami qui était tombé en panne. Le filin de remorque, trop tendu, arracha l'anneau de la proue et le lança comme un projectile au moment précis où Sudor se retournait. L'anneau le frappa de plein fouet sur le côté gauche de la figure, qui fut réduit à l'état de bouillie sanglante. Sudor resta trois semaines entre la vie et la mort. Il fallut enlever ce qui restait de son œil gauche, et pratiquer plusieurs opérations de chirurgie du cerveau. Une fois rétabli, il n'était plus question pour lui d'emmener des touristes à la pêche. De toute façon, son bateau avait été vendu pour payer une partie des frais d'hôpital.

Mais il trouva quand même suffisamment d'argent pour s'acheter un nouveau bateau. Il y installa une grande chambre froide et se mit à pêcher chaque fois que le temps et l'état de la mer le permettaient. Il gagnait sa vie en vendant sa pêche aux restaurants de fruits de mer qui se multipliaient le long de l'autoroute, mais il ne se remit jamais tout à fait de son accident et il s'éloigna peu à peu de ses vieux amis. Lorsque le mauvais temps le clouait au port, il s'occupait de l'entretien de son bateau ou parcourait les environs, au volant d'une camionnette hors d'âge, à la recherche de vieille ferraille « qui pouvait encore servir ».

Il possédait un petit terrain de quelque 6 000 m, planté de grands arbres et couvert de végétation tropicale, qui servait de refuge aux chiens errants. Après son accident, les chiens restèrent, mais la végétation fut peu à peu remplacée par une sorte de décharge pleine d'objets hétéroclites. D'année en année, il menait une existence de plus en plus recluse, de plus en plus solitaire. Le seul à garder avec lui des rapports autres que commerciaux était Harry Pinney, l'ancien employé du télégraphe du chemin de fer, qui avait pris sa retraite et tenait un petit magasin d'articles de pêche. Ils avaient trois grands sujets de conversation : le temps et la pêche, la politique, et le grand ouragan de 1935. Sudor finissait toujours par se lancer sur le «train fantôme» qui passait derrière sa maison les nuits de tempête: «Vous pouvez rigoler, criait-il à ceux qui se moquaient de lui, mais vous ne viendriez pas passer la nuit chez moi une nuit de tempête! »

Un soir où les Keys étaient balayées par la queue d'un petit ouragan, Pinney releva le défi. Mais les deux vieux copains se soûlèrent si bien qu'ils ne se souvenaient plus de rien le lendemain. Le caractère excentrique de Sudor s'affirmait avec l'âge, et il avait vieilli pour ainsi dire du jour au lendemain, lui qui avait toujours paru jusqu'alors plus jeune qu'il n'était. Les enfants n'osaient plus venir jouer dans les vieilles guimbardes qui encombraient sa cour, à cause du vieil homme et de ses chiens. Ils ne s'y risquaient plus que quand il dormait. Alors, ils lançaient des morceaux de corail sur le toit de sa petite maison.
 
Les peintres qui passaient l'hiver dans les Keys centrales le prenaient souvent pour modèle. Parmi les curieux rassemblés dans le magasin de Pinney pour écouter le vieux raconter son histoire de train fantôme, il y avait toujours un artiste ou deux qui prenaient des croquis de lui. Des années au soleil de Floride avaient fait du nez de Sudor une sorte de choux-fleur criblés de pores dilatés. Il ramenait ses cheveux gris sur son front pour cacher sa cicatrice, qui avait quinze bons centimètres de long; l'œil qui lui restait était si gonflé qu'il avait toujours l'air de lui sortir de la tête; la sueur qui lui coulait sur le front s'infiltrait sous le cache noir qui dissimulait le trou laissé par son œil gauche. Il ne comprenait pas que son auditoire, à l'exception de Pinney et des peintres, ne venait que pour se moquer de lui, et sa voix prenait des accents passionnés quand il s'échauffait au cours de son récit. Alors, il faisait de grands gestes de ses mains tremblantes et prenait le ton dramatique des acteurs shakespeariens. Si quelqu'un se moquait de lui trop ouvertement, il quittait le magasin d'un pas lourd, écartant d'un revers de main ceux qui essayaient de le retenir.

Un soir de décembre où les Keys étaient balayées par la traîne d'un front froid, Sudor et Pinney faisaient un petit poker chez ce dernier, derrière son magasin. Le vent hurlait. La pluie se mit à tomber. Pinney regarda son jeu : pas même une paire. Sudor écarta ses cartes lentement et sourit : as de trèfle, as de pique, huit de trèfle et huit de pique. Alors, sans même regarder sa cinquième carte, il referma son jeu et prit son ciré :

«Je ferai bien d'aller voir un peu chez moi si mon bateau est bien amarré. J'y vais sans doute pour rien, mais je serai plus tranquille. Je donne à manger aux chiens et je reviens tout de suite. Et ne regarde pas mon jeu. Tiens, je préfère l'emporter. C'est plus sûr. À tout de suite. »

« Essaie de ne pas te noyer!» cria Pinney au moment où Sudor sortait.

Quelques instants plus tard, la porte se rouvrit brusquement : «Écoute, Harry! Le train... je l'entends, il arrive! »

Saisissant Harry par le bras, il le traîna dehors, dans la tempête:

« Tu entends, Harry? Tu entends? » Pinney fit signe que non : « Tout ce que j'entends, c'est le vent et la pluie. »

Sudor se mit à crier :

« Je l'entends bien, moi! Alors, tu dois l'entendre aussi! Écoute le sifflet! Ce n'est pas le vent, c'est le sifflet d'un train, comme dans le temps! »

Pinney arracha son bras à Sudor :

« C'est le vent, Karl. Il n'y a pas de train et je rentre, moi. »

« Non, Harry! Ne me laisse pas! »

Dans le vent déchaîné, le visage de Sudor était déformé, presque méconnaissable. Son œil intact ressemblait à un œuf où l'on aurait peint une tache noire. Le vent arracha le capuchon de son suroît et ses cheveux se mirent à flotter, découvrant la cicatrice de son front. En levant la main pour essuyer la pluie qui lui ruisselait sur le visage, il déplaça sans s'en apercevoir le carré d'étoffe noire, dénudant l'orbite vide où se trouvait jadis son œil gauche:

« Harry, je t'assure, j'entends le train! Écoute! Le voilà! J'entends la locomotive! »

Cherchant des yeux Harry et tous ceux auxquels il avait raconté si souvent son histoire, Sudor s'aperçut qu'il était seul sous la pluie glacée chassée, par le vent. Il courut à sa camionnette et démarra dans la tempête. Le lendemain, il faisait frais, mais le ciel était clair. La tempête avait fait peu de dégâts et tout semblait redevenu normal. Pourtant, une atmosphère étrange pesait sur l'île. Les habitants sentaient qu'il se passait quelque chose, sans pressentir ce dont il s'agissait.

Harry Pinney fut le premier à s'apercevoir qu'on n'avait pas vu Karl Sudor de la journée. La mer était trop grosse pour la pêche : « Il doit travailler sur son bateau, pensa Pinney. Je passerai chez lui cet après-midi, quand j'aurai fermé le magasin. »
 
Le soleil était encore haut sur l'horizon lorsque Harry Pinney arriva chez Sudor. La camionnette était garée dans la cour, la portière de gauche grande ouverte. Les chiens, au lieu d'aboyer comme d'habitude, se tenaient au fond de la niche que Sudor leur avait installée dans un vieux chariot. Un cadenas pendait à un anneau à la porte de la maison, la clef encore dessus. Pinney entra. Sudor n'était nulle part. Pinney regarda par toutes les fenêtres, l'une après l'autre, s'il apercevait son ami sur son terrain, puis il ressortit pour aller voir le bateau de Sudor. Il le trouva en bon état: à peine quelques centimètres d'eau dans le fond, absolument rien d'anormal. Comme Sudor n'avait pas le téléphone, Pinney reprit sa voiture pour aller au poste de police. Il faisait encore jour lorsqu'il revint avec un policier. En contournant la maison pour passer derrière, Pinney remarqua quelque chose de blanc à la lisière du bosquet de palmiers nains. Il s'approcha, se baissa et ramassa l'une des cartes que Sudor avait emportées la veille. Il allait appeler le policier lorsqu'il aperçut une autre carte un peu plus avant dans le massif:

« Hé, Joe, viens voir un peu! J'ai trouvé quelque chose. »

Pinney avait trouvé d'autres cartes, dispersées comme si elles avaient été semées volontairement pour indiquer une piste. Tandis que le policier écartait les palmes pour le rejoindre, Pinney regardait les cartes qu'il avait en main : as de trèfle et as de pique, huit de trèfle et huit de pique, plus un valet de carreau. C'était le «jeu du mort» de la légende, celui d'un avocat nommé Bill Hickock, abattu d'une balle dans le dos avec ces cinq cartes en main. Pinney fut tiré de ses réflexions par le policier:

« Viens voir un peu! » Pinney traversa le bosquet:

«Regarde, dit le policier. Des rails. Ton vieux copain n'est pas si cinglé, on dirait. Ils commencent à ce massif là-bas et il y en a quinze bons mètres jusqu'au bosquet de palmiers derrière. »

Pinney se mit à genoux pour toucher les rails :

« Dite donc, la rouille a été enlevée, comme si un train venait de passer. Mais c'est impossible! Ça doit être un bout de métal projeté par la tempête, cette nuit. »

Il se retourna pour voir pourquoi le policier ne venait pas regarder avec lui. Celui-ci était debout entre les rails, bouche bée, pétrifié; son teint coloré était devenu livide.

Pinney revint lentement vers lui. Le corps de Karl Sudor était là, coupé en deux, les deux moitiés séparées par un rail. Pinney se prit le visage dans les mains:

« Mon Dieu! dit-il. C'était donc vrai, son histoire de train ... »

 

 

 

Winer, Richard, 1975. Le nouveau dossier du Triangle des Bermudes. Editions Select.
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