L'inquiétante dame du Santissimo Barbastro

L'apparition du  fantôme du Galion Espagnol annonçait des tragédies


 

À certaines époques - en général  lorsque l'Espagne et l'Angleterre étaient en paix -, Tortuga, une île  dans l'archipel des Keys (Floride) restait le seul refuge des boucaniers et des pirates, qui y conduisaient bien souvent leurs prises.  Voici une petite histoire rapportée par Louis Adhémar Timothée "Le Golif", célèbre  capitaine de boucaniers.

 

Au début du XVIIIe siècle, Le Golif s'empara d'un galion espagnol, le Santissimo Barbastro, non loin des îles Caicos, à l'est des Bahamas. Le Golif avait remporté la victoire sans coup férir. Il monta à bord avec l'intention de conduire sa prise à Tortuga. Mais presque tout le gréement avait été emporté par une tempête. Plus de la moitié de l'équipage avait péri soit dans cette tempête, soit de la fièvre du Siam (qu'on devait appeler par la suite la fièvre jaune). L'épidémie avait fini par être stoppée, mais les hommes avaient trop à faire avec les pompes pour s'occuper des réparations indispensables, et le capitaine du galion, un gentilhomme à la barbe grise nommé Don Alonzo de Bruscar, expliqua à Le Golif que, s'il avait baissé pavillon, c'était uniquement parce que son équipage et lui-même n'étaient plu en état de livrer bataille.
 
Le vaisseau avait quitté Cadix deux mois plus tôt avec une cargaison de vin, d'étoffes, de papiers et autres marchandises à destination de Cartagena, en Colombie. Pendant trois jours, au cours de la traversée, tout le monde à bord avait été malade du scorbut, et personne n'était plus capable de manoeuvrer le navire.

 


Lorsque les plus valides avalent réussi à se traîner sur le pont, ils s'étaient aperçus que le Santissimo Barbastro avait maintenu tout seul son cap d'un bout à l'autre de ces trois Jours. Qui plus est, le navire se trouvait en panne à moins d'une demi-lieue d'une île où des fruits poussaient à volonté. Ainsi, aucun membre de l'équipage ne mourut du scorbut, ce qui ne laissa pas de les étonner. Mais ils allaient connaître des événements bien plus surprenants encore.

Le navire avait quitté Cadix sans aucune femme à bord, et pourtant, après leur escale, des marins avaient signalé, de temps à autre, une magnifique créature qu'ils avaient vue circuler sur le pont du navire. Le capitaine espagnol commença par en rire. Mais chaque apparition semblait provoquer un drame parmi son équipage. Quatre marins furent emportés par une lame de fond le lendemain de la première apparition de la dame. Après la seconde, presque tous les marins furent atteints de la fièvre jaune et ils furent nombreux à en mourir. Lorsque le spectre reparut, le navire fut pris dans une forte tempête qui fit plusieurs victimes. Le commandant Bruscar aperçut lui-même la dame, une nuit où il s'occupait des malades. Le lendemain, ils étaient capturés par Le Golif. Celui-ci considéra l'histoire comme un mythe bien espagnol et s'en débarrassa d'un haussement d'épaules.


Le Golif maintint l'équipage espagnol aux pompes, tandis que ses propres hommes remettaient le navire en état de tenir la mer. Le lendemain matin, comme il s'apprêtait à monter pour voir où en étaient les réparations, Le Golif s'arrêta au pied d'une échelle qui conduisait au pont principal. Une ombre masquait la lumière qui descendait de l'écoutille ouverte au-dessus de lui. Le Golif recula pour laisser passer celui qui descendait. Deux pieds menus apparurent l'un après l'autre sur les barreaux de l'échelle, suivis de la femme la plus belle qu'il eût vue depuis bien des années. Elle passa devant lui en l'ignorant totalement. Il la vit entrer dans la cabine du lieutenant en second et en refermer la porte derrière elle. Le Golif, qui ne croyait pas que les fantômes et les apparitions produisent de l'ombre, eut soudain l'impression que le capitaine espagnol avait caché une passagère. Animé d'arrière-pensées égrillardes, il se précipita dans la cabine du lieutenant en second.

La pièce était vide à l'exception des meubles, et la porte par où il était entré était la seule issue par où quelqu'un eût pu sortir. De rage, Le Golif détruisit tout ce qu'il put casser, sans trouver trace de la dame.

Lorsqu'il raconta à Bruscar ce qu'il venait de voir, le capitaine espagnol lui répéta l'histoire qu'il avait déjà contée. Il ajouta qu'il connaissait la dame et qu'il s'agissait bien d'une apparition:

C'est le fantôme de Doña Irena de Benalcazar y Moron, expliqua le capitaine. Ce navire appartenait à l'Armada qui avait livré bataille aux Hollandais dans la Manche. Parmi son équipage se trouvait un jeune seigneur de la province d'Estrémadure, Don Francisco de Benalcazar y Moron. Juste avant que la flotte ne lève l'ancre pour livrer bataille, il avait épousé la fille aînée du marquis de Quintanar. Pendant le combat, il avait été décapité par un boulet hollandais, sans avoir le temps de savoir ce qui lui arrivait.


«Doña Irena savait déjà qu'elle portait l'enfant de Don Francisco quand elle apprit qu'elle était veuve. Lorsque l'enfant n'eut plus besoin de son sein, elle le confia à une amie. Puis elle alla à l'église, s'agenouilla devant l'autel, récita les prières de la messe et se plongea un poignard dans le cœur. Comme elle était morte de sa propre main, on refusa de l'ensevelir en terre chrétienne. Et c'est depuis lors qu'elle apparaît sur ce navire, ce qui est toujours le présage d'un événement funeste. »


Le capitaine conclut :


«Et comme je vous l'ai expliqué lorsque vous êtes monté à mon bord, j'ai vu moi-même cette apparition la veille de notre capture. Vous l'avez aperçue aujourd'hui; il va donc se passer quelque chose prochainement, je puis vous le garantir. »


Le lendemain, l'eau dans les cales du Santissimo Barbastro se mit à monter, les pompes ne pouvant l'évacuer suffisamment. Le Golif donna l'ordre à ses hommes d'aller aider aux pompes, mais l'eau continua d'envahir les cales. Avant midi, elle atteignait presque le pont du galion. Le Golif fit préparer les chaloupes et approcher son propre navire. Le vaisseau pirate, qui n'avait que le quart du tonnage de l'Espagnol, ne pouvait loger aucun prisonnier. Le Golif fit transborder les provisions des Espagnols sur leurs chaloupes, où il ne resta plus guère de place pour les hommes. On décida par conséquent que les malades et les blessés qui avaient peu de chance de survivre seraient laissés à bord du galion. Le Golif leur expliqua que la noyade était une mort moins pénible que celle qui les attendait autrement.


Le pont du Santissimo Barbastro était déjà au niveau de la mer lorsque les chaloupes du pirate s'éloignèrent. Le Golif avait ordonné à ses hommes d'emporter tout ce qu'ils pouvaient, y compris un coffret rempli de pièces.

Le Golif et Don Alonzo se disaient adieu lorsque tous les yeux se tournèrent vers le Santissimo Barbastro en train de couler. Le fantôme de Doña Irena apparu sur le gaillard d'avant. Toujours aussi élégamment vêtue, elle traversa le pont déjà presque submergé. Puis, à la stupéfaction de tous les témoins, elle franchit le bastingage et, sans s'arrêter, se mit à marcher sur l'eau comme sur un simple chemin de campagne. Les hommes, incapables  de détourner les yeux, comprirent, d'après la direction qu'elle prenait, qu'elle rentrait dans son pays. Comme elle disparaissait au loin, les hommes se retournèrent. Là où se trouvait le Santissimo Barbastro, la mer était vide ...

 

 

 

Winer, Richard, 1975. Le nouveau dossier du Triangle des Bermudes. Editions Select.
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