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RIEN - roman à suivre - diffusion hebdomadaire
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konsstrukt
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MessagePosté le: Ven Oct 30, 2009 2:49 am    Sujet du message: Répondre en citant

Ils avaient un projet. Céline ne savait pas à quel degré d’avancement ça en était. C’était lié aux forums de suicidaires. Ma mère leur avait – involontairement – ou pas – difficile de savoir – à ce degré d’horreur et de grotesque – fourni cette idée.
– Toutes ces pédales qui veulent mourir. Tous ces faibles. Toutes ces larves. L’idée c’est de les utiliser pour foutre encore plus de bordel. On y a tous pensé à ça. Moi la première. Tu m’imagines avec mon fusil à pompe ? Combien je pourrais en descendre avant d’être obligée de retourner l’arme contre moi ?
J’acquiesçais. Elle était lancée. Son regard brillait de dinguerie. J’étais sous héroïne et imbibé de Ricard. Incapable de discuter. Tout – les informations – les sensations – les souvenirs – les pensées – me bombardait la conscience sans hiérarchie. J’étais une éponge. J’étais en plein cauchemar – de toute façon c’était tout aussi irréel qu’un cauchemar.
– Ceux qui veulent en finir. Qui veulent vraiment. Tu leur fournis une ceinture d’explosifs. C’est pas compliqué à trouver ce genre d’engin Tu la leur file. Et ils vont mourir au milieu de la Fnac un samedi après-midi. Ou bien devant Notre-Dame. Ou alors au Musée du Louvres. Ou n’importe où ailleurs. Dans une gare un jour de grands départ. Tu imagines ?
Oui. J’imaginais. Du terrorisme gratuit. Du terrorisme sans aucune revendication. Oui. J’imaginais.
– C’est sur ça qu’ils travaillent. Il y a un deuxième forum derrière le premier. Pour écrémer. Pour repérer les vrais. Ceux qui veulent vraiment mourir. Et parmi ceux-là ils font un tri. Une deuxième sélection. Pour isoler ceux qui ont le profil qui correspond à leur projet.
Du terrorisme sans revendication. Un trou noir. De la terreur qui ne cache rien derrière. Le point d’angoisse. Face à ça – si ce truc arrivait – comment on se sentirait – tous – tous les gens ? Je ne sais pas. Abandonné. Encore plus. La mort n’importe quand et sans raison. Vraiment sans aucune raison. Le crime parfait. Le crime sans mobile. Sans auteur. Voilà le truc qui me foutait le plus la trouille dans ce que me racontait Carine. Ces attentats-suicides.
– Ils veulent que l’Etat s’effondre. Et l’Etat ça n’est pas assez. Toute cette civilisation de merde. Ils ont raison de toute manière. Tout se casse la gueule. Toute cette sale merde mise en place par les chrétiens. Toute cette saloperie. Ils ont bien raison.

Il est presque cinq heures du matin. Je suis assis sur un banc. La circulation devient petit à petit plus dense sur la place de l’Etoile. L’air se charge de gouttelettes de brume. De minutes en minutes j’y vois de moins en moins. Je suis de plus en plus humide – de plus en plus froid – je m’engourdis. Je me coupe un moment de mes pensées. De mon ressassement. Je regarde la brume se lever. L’humidité me glace tranquillement. Le sac est posé à côté de moi sur le banc. Mon coude est posé sur le sac. Je suis affalé. Je regarde la brume s’épaissir et la lumière du jour venir à la rencontre de celle des lampadaires. Je regarde les voitures s’accumuler. Brillantes d’humidité. J’écoute leur bruit prendre de l’importance – moteurs - klaxons. J’attends. J’ai très froid. Ca ne me dérange pas.
Céline. Ma mère.
J’ai très froid.
Au bout d’un moment qui me paraît très long le jour devient plus clair que les lampadaires – les lampadaires s’éteignent et paradoxalement tout paraît plus sombre. Les phares des voitures s’éteignent. Presque tous d’un coup. Presque en même temps. Par télépathie en l’espace de trois minutes plus une seule voiture ne roule phare allumé. La brume se lève doucement. Le vent la chasse. La foule apparaît. Progressivement elle aussi. Comme si la brume en disparaissant la révélait – comme si les gens apparaissaient comme de la rosée – sans venir de nulle part – juste là et en mouvement vers quelque part. Le bruit des klaxons. Celui des moteurs. Il doit être six heures du matin. Au moins.
Je me lève. Je suis ankylosé. Par le froid. L’humidité. Toute une nuit de marche. De pensées horribles. J’ai très très faim. Je n’ai pas mangé de la nuit. Le restaurant chinois me paraît bien loin. Tout me paraît loin. Les pensées de cette nuit me paraissent loin – elles aussi.
Il fait jour. Ca change tout. Ca donne une teinte bizarre à ce qui s’est passé tout à l’heure. Raconter la vengeance et le meurtre – parler de ça à des inconnus – sortir le revolver. Tout ça est bizarre à la lumière du jour. Je me sens comme après d’une insomnie. Je me sens fripé. Déphasé. Les gens ont quitté le monde et ils y reviennent. Ils sont neufs. Moi je suis encore de la veille. C’est étrange cette impression. Eux ils ont changé de jour et moi pas. Eux ils sont le lendemain. Non. Ca n’est pas ça. C’est moi qui suis resté la veille. C’est moi qui suis resté bloqué dans le passé. Il faudrait que je dorme. Mais ça changerait quelque chose ? Je ne crois pas. De toute façon je n’ai pas sommeil.
Le vent se calme. Il commence à pleuvoir. Un crachin glacé. Le ciel est bas et gris. Premiers embouteillages sur la place l’Etoile. Je m’en éloigne. Je marche d’abord jusqu’à un plan. Il faut que j’aille gare de Lyon. Le mieux pour moi c’est de remonter les Champs-Elysées et ensuite de longer la Seine. Ca me semble faire des kilomètres. J’en ai pour deux heures de marche. Au moins. N’importe. De toute façon je ne prendrai pas le Métro. Je ne veux pas. Et encore moins de Taxi. Je vais marcher. Peut-être que le MacDo des Champs Elysée sera ouvert d’ici à ce que j’arrive ? Je crève de faim.
Je marche sans penser pendant un long moment. Je ne regarde rien. La pluie cesse et revient et cesse. J’ai les reins douloureux à cause du froid et de l’humidité. J’ai mal aux jambes. Aux bras. Je sens mauvais. L’odeur malpropre de la nuit blanche. Une odeur de clochard – un peu.
C’est étrange de remarcher sur les Champs-Elysées quelques heures après. Les employés municipaux qui nettoient les rues. Les premiers passants – bien habillés et pressés – les premiers autobus. Les voitures. Je regarde tout ça. Tout paraît neuf. Tout est humide et brillant de crachin. Tout paraît propre – c’est étrange. Tout paraît net alors que moi je me sens crasseux.
Le MacDo ouvre juste quand j’arrive. Quelques jeunes bien sapés discutent posément et entrent. Ils ont mon âge. Sans doute au lycée – vu leurs sacs. Mais nettement plus friqués que moi. Un groupe de mecs de trente ans – en costard – déjà en costard à cette heure-ci – ça fait combien de temps moi que je ne me suis pas changé – je ne me souviens pas. Le vigile laisse passer tout le monde sans un regard – me laisse passer moi aussi. Nous formons une sorte de groupe. Nous descendons tous au sous-sol – c’est là que se trouve le MacDo. L’odeur – rien que l’odeur – familière – me donne faim.
Il est six heures trente quand je m’attable devant mon brunch.
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MessagePosté le: Ven Nov 06, 2009 11:43 am    Sujet du message: Répondre en citant

Peu de temps avant qu’on joue à Guillaume Tell et à la roulette russe Céline m’a reparlé d’Antoine. On était en descente tous les deux. On avait mangé des champignons et bu énormément d’alcool – surtout de la vodka – je crois – du speed là-dessus – ça nous faisait trente heures sans dormir – on ne mangeait rien et on fumait de l’herbe pour adoucir la descente. J’étais à ce moment entre veille et sommeil où le corps est très lourd et où chaque geste est difficile et décourageant. Je n’avais plus de volonté et il n’y avait plus de frontière entre l’extérieur et moi. Je ne faisais plus la différence entre mes pensées et les sons extérieurs – ni vraiment entre les débuts de rêves que provoquaient mes rapides somnolences et les restes d’hallu que provoquaient encore des petites remontées de champi. Je n’avais rien gerbé. Céline parlait de tout et de rien – elle était souvent bavarde en descente – c’était pénible – je n’écoutais pas tout – et le sujet est arrivé à Antoine.
Pour une fois il n’était pas question de son énorme bite. Elle m’a encore raconté une anecdote sordide – je ne me souviens plus des détails – une histoire de viol au cours d’une garde à vue – ça avait fait du bruit à l’époque – il avait failli être suspendu mais après une enquête interne – la parole de la victime mise en doute – elle aurait bien été violée mais par un policier pas par un gendarme – d’ailleurs qu’est-ce qu’un gendarme ferait dans un commissariat – enfin elle n’avait plus été capable de l’identifier formellement et il avait été blanchi – on en avait parlé dans Entrevue – dans un article sur les bavures policières – c’était un peu son titre de gloire – il avait acheté des journaux pour tout le monde – il avait affiché l’article chez lui – si ça se trouve l’article y était encore. Mais il foutait quoi chez les flics en fait ? C’était lui ou pas lui pour finir ? Bien sûr que c’était lui ! Chez les flics il avait ses entrées ! Tu parles ! Il tient un dojo de free-fight à Montpellier. Tous les bourrins de la ville viennent s’entraîner chez lui. Tous les mecs de la BAC et tous les CRS et aussi quelques inspecteurs. Il connaît tout le monde et les autres il les fréquente à travers le forum. Les intellos il les séduit sur internet. Le forum ? Oui – un forum non-officiel où les flics viennent déverser leur haine des racailles et s’auto-congratuler quand y’en a un qui envoie un Arabe à l’hôpital. Le forum de tous les fafs dans la police. Une idée d’Antoine. Et ça marche. Ca marche même du tonnerre. Tous les flics sont ses copains à Montpellier. Du ratonneur de base jusqu’au carriériste UMP.
– Bin... Les autres...
– Les autres ils laissent pisser. Ceux qui le détestent laissent pisser. Et il vaut mieux d’ailleurs. C’est un mec dangereux Antoine. S’il t’a dans le collimateur il vaut mieux pas sortir seul le soir.
Je n’arrive pas à imaginer ça. A imaginer un truc pareil. Un mec pareil. Je ne pige pas. Je ne le comprends pas. Une énigme – ce type. Je le hais – je veux sa peau ça d’accord – et même – je ne suis pas certain de ça – d’être capable de tuer quelqu’un – Céline – oui mais Céline j’ai pas fait exprès – et puis c’est elle – c’est elle qui s’est tuée. Toute seule. Mais moi. Assassiner un type. Froidement. Ca ne fera pas revenir ma mère. Et de toute façon. Ma mère est-ce qu’elle valait mieux que tous ceux-là ? Mon père s’est suicidé. Je crois de plus en plus que c’est à cause de tout ça. Je retourne tout ça dans ma tête. Mon père. Il devait en savoir assez. Il avait vu des films ? Peut-être. En tout cas il en savait assez. Il s’est tué pour – pourquoi d’ailleurs ? Une histoire d’honneur ? De morale ? Il souffrait trop ? Impossible de savoir. De toute façon ma mère – elle m’a toujours menti à ce sujet.
Ma mère ne mérite pas qu’on la venge. Mais quand même. Je vais le faire. Chercher Antoine. Au moins. Et voir.
C’est difficile à croire qu’un type pareil existe. Dans la vraie vie. Ce type-là. Méchant. Dégueulasse. Tordu. Taré. Plein d’appuis. Plein d’amis. Un mec qui fait ce qu’il veut. Il a pu tuer une femme – ma mère – il a pu tuer ma mère – à un moment où qu’elle était recherchée pour meurtre – il a pu faire disparaître son corps. Ou alors le fait qu’elle soit recherchée pour meurtre facilitait les choses – pour lui ?
Je sors de MacDo. Je n’ai presque rien mangé – finalement.
J’ai le ventre noué. Je ne sais pas où aller désormais. Gare de Lyon – déjà ? J’aime déambuler. Ca donne l’impression de faire quelque chose – l’errance. Avancer. Aller quelque part. Sauf qu’il n’y a pas de destination – elle s’efface – je vais jusqu’à l’horizon et je reviens.
La fuite c’est bien.
Encore une cinquantaine de mètres. Pourquoi je garde mon sac ? Il ne sert pas beaucoup. Des souvenirs. Des CD. Aucun intérêt. Des vêtements. Je peux en acheter des vêtements. Le livre. De ma mère. Le roman policier de Manchette. Mais je ne risque pas de le lui rendre. Des livres à moi que je ne relirai pas. Des choses qui me rattachent à une ancienne vie. Ca n’existe plus tout ça. Aucune raison de conserver ça. Je pose le sac. Je me mets debout à côté – comme si j’attendais quelqu’un. J’attends – je regarde les gens passer. L’affluence croissante des piétons – la circulation de plus en plus importante – aussi. Il fait froid. Je devrais acheter un pull plus chaud. Mais non que je suis con. Je vais à l’autre bout de la France.
Tuer un type.
Ma mère est morte.
Céline est morte.
Toutes mes pensées me ramènent à ça. Même les plus anodines. Tout me ramène à ces informations basiques – fondamentales. Qui me ruinent.
Ma mère est morte. Ma mère était une folle dangereuse. Il faut que je la venge et je ne comprends pas pourquoi j’ai ce désir. Céline est morte et elle était une folle dangereuse et c’est moi qui l’ai tuée. Je vais assassiner un type qui le mérite mais qui ne m’a rien fait personnellement. Il a tué ma mère. Si c’est bien lui. Il n’y a que Céline à l’affirmer. Après tout. Elle a peut-être menti.
Je me remets en marche. Sans le sac. Personne ne dit rien – personne ne fait attention. Sans doute quelqu’un le prend – je ne me retourne pas pour vérifier.
Marcher – au moins quand je marche je ne peux pas penser à tout ça. Je me concentre sur le trajet – sur les gens – sur la routine de la marche. C’est absorbant.
Il reste des bribes de pensées. Que j’essaie de chasser. Qui s’infiltrent. Quel intérêt de me venger ? Mais j’ai l’impression de n’avoir pas le choix. Qu’une chose en entraine une autre. Que tout est lié dans une grande chaîne où chaque maillon est indissociable de celui qui précède et de celui qui suit. Je ne peux pas rester statique. Alors je marche. Il faut bien aller quelque part – je ne vais pas tourner en rond – alors je vais vers une gare – pour quitter Paris – je n’ai rien à faire à Paris – mais quelle gare – à quel endroit j’ai quelque chose à faire ? – nulle part – mais il y a Montpellier – c’est le seul endroit qui reste – encore lié à mon histoire – et je ne peux pas quitter mon histoire – je ne veux pas être – à ce point-là – hors du monde.
Alors Montpellier. Alors le meurtre. Puisqu’il faut bien y aller pour faire quelque chose et que là-bas il n’y a rien d’autre à faire. Rien d’autre du tout.
C’est comme une partie d’échec je m’en rends bien compte. Tout est dans l’ouverture et une fois l’ouverture choisie et jouée les coups s’enchaînent avec précision et automatisme. J’ai choisi mon ouverture – je l’ai choisie dès le début : fuite – errance – hôtel – train. Maintenant tout s’enchaîne. La partie se joue. Et les coups se répètent : fuite errance hôtel train.
Je me sens oppressé. Je regarde les gens. Je regarde les façades d’immeubles et même les affiches pour des concerts que je n’irai jamais voir – c’est fini ça c’est terminé – ça n’est plus pour moi – je me sens comme si j’étais passé de l’autre côté de la vie – comme si j’étais sur un pont au milieu de la vie – je peux tout observer tout contempler – tout écouter et tout comprendre – mais je ne peux rien faire – moi – il y a une vitre infranchissable entre les vivants et moi. Voilà comment je me sens. Comme si j’étais déjà mort. J’ai l’impression que je traverse les choses – que je vis des expériences – que j’accomplis des trucs – mais que rien ne m’atteint. J’agis mais – quoi – dans un an – dans quelques mois – qu’est-ce que ça fera – je ne serai pas changé – je suis inerte – rien ne me modifie – je suis inaltérable – c’est ce que je ressens en tout cas – ça me rend désespéré. Je ne changerai jamais. Je n’apprendrai rien. Je ne suis pas vivant. Je ne suis pas vivant et je regarde les vivants comme à travers une vitre. Me revient l’histoire d’une folle entendue un soir à la radio – je ne sais plus quand ni quel contexte – une folle qui croyait que le mec avec qui elle couchait l’avait entourée de film plastique étirable – sur tout le corps – les yeux la bouche la chatte tout – pour l’emprisonner – et elle n’avait aucune idée de comment se débarrasser du truc – elle appelait la radio à l’aide.
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MessagePosté le: Sam Nov 14, 2009 8:12 am    Sujet du message: Répondre en citant

Je me force à ne plus penser. Je me force à regarder les affiches. A regarder les gens. A me laisser porter – absorber – par ce qui m’entoure. Mais quand je ne pense pas c’est la mémoire qui se met en branle. N’importe quel détail me rappelle un truc. Il n’y a même pas de logique. N’importe quoi peut me rappeler n’importe quoi. Je passe devant une boulangerie. Ca me rappelle la cérémonie que Céline a faite pour ma mère. A laquelle j’ai participé. Je ne sais pas pourquoi cette boulangerie me rappelle cette cérémonie. C’est idiot.
On était dans la forêt.
Ca lui a pris une semaine après son arrivée. Elle m’avait déjà tout raconté des derniers moments de ma mère – et de tous les pans de sa vie que j’ignorais complètement – j’étais dans une indifférence hébétée à cause de tout ce qu’on prenait – et aussi à cause de Céline – le sexe – qui me maintenait dans un état d’excitation permanente – tout ce qu’on faisait. La débauche écartait la tristesse. Je pleurais beaucoup en descente – je sanglotais après avoir baisé. Mes émotions suivaient une sinusoïde très raide. Dans l’ensemble – cependant – l’excès de défonce – de picole – de cul – me maintenait dans un état de complète indifférence aux choses. Mon corps prenait les commandes – et je le nourrissais.
La date était bonne – elle disait. C’était une date importante – dans le système de croyance qui était le leur. Pour ceux qui pratiquaient la magie sexuelle et qui adoraient les esprits sauvages – c’était une date sacrée. Elle m’a expliqué. Mais je n’ai pas compris ni retenu.
Nous avons fabriqué une poupée approximative avec de la terre de l’eau et des branches – supposée représenter ma mère. C’était une silhouette rudimentaire. Un torse – deux bras – deux jambes – une boule plus petite pour la tête. Creuse. Nous avons cousu ensemble deux morceaux de tissu cousus – l’un pris dans mes fringues et l’autre dans celles de Céline – je me rappelle du sien – une culotte grise – délavée – et nous avons fouillé toute la maison pour y ramasser des cheveux – des poils – toutes sortes de déchets et de rognures qui auraient pu appartenir à ma mère.
Je me souviens avoir été surpris par la quantité de ce qu’on a trouvé. Des cheveux pleins le lit. Une dizaine – longs – ça m’avait serré la gorge. Des poils à la salle de bain. Des poils de sa chatte – de la chatte – de ma mère. Je n’osais pas les toucher. C’était bizarre. Dans la poubelle à pédale de la salle de bain nous avons aussi trouvé des ongles de pied. Nous avons récupéré tout ça. Je faisais ce que Céline me disait. Tout ça me paraissait stupide. Mais elle me faisait tellement bander que je participais à toutes ses débilités – des cérémonies à la con il y en a eu d’autres – des tas – une autre fête où nous avons chanté nu des trucs dans une langue que je ne connaissais pas – dans la forêt – dans une clairière qu’elle connaissait – nous étions à poil et après avoir chanté nous avions baisé et ensuite nous nous étions coupés et nous avions aspergé un peu tout de notre sang - il y avait des bougies de toutes les couleurs arrangées en cercle autour de nous – avant qu’on chante et tout elle les avait allumées dans un ordre précis en récitant des trucs dans cette même langue – après avoir baisé nous avons fait cramer de la sauge et nous avons respiré les vapeurs – c’était pour chasser certains démons et pour en faire venir d’autres – et nous avons baisé encore une fois. Il y a eu cette autre fois dont je me rappelle avec précision – c’était dans la cave cette fois – une sorte de rituel sexuel – mais c’est pareil je ne sais pas du tout à quoi il servait – à chaque fois elle m’expliquait tout mais je ne pigeais rien – pas en état. Je ne croyais pas à tous ces trucs de toute façon. Dans la cave on a allumé des bougies – on a dessiné des diagrammes au sol – on a brûlé des herbes – on a décapité un rat – un rat vivant – un gros rat – un rat des campagnes quoi – un truc d’au moins vingt-cinq centimètres – on a bu son sang et on s’est badigeonné avec – pas n’importe comment – uniquement les parties génitales et l’anus – et ensuite on a baisé – d’abord je l’ai enculée – ensuite elle m’a enculé avec un gode-ceinture – et pour finir je l’ai léchée – sa chatte pleine du sang du rat – j’ai failli gerber. Il y en a eu d’autres des cérémonies bizarres comme – des morceaux me reviennent – pour ma mère après avoir recueilli les débris on les a broyés dans un mortier – je me suis branlé jusqu’à éjaculer dans le mortier – elle s’est doigtée et a recueilli de la mouille – c’était un peu ridicule – elle se plantait un doigt – elle se faisait du bien et moi ça m’excitait à mort – tellement que je me suis rebranlé mais je n’ai pas joui dans le mortier – je n’avais pas le droit une deuxième fois – elle gémissait – et elle sortait son doigt gluant de mouille et l’essuyait sur le bord du mortier – et puis elle regardait et elle trouvait qu’il n’y en avait pas assez – alors elle recommençait – elle a fait ça trois ou quatre fois – ça a duré presque dix minutes – à la fin elle a joui – c’était important qu’elle jouisse – elle m’a expliqué. Après tout ça elle a pilonné tout ce bordel pour le transformer en une espèce de pâte mal foutue – et elle a rempli le corps de la poupée avec cette pâte – et nous avons été enterrer le truc dans la forêt. On a chanté – dansé – baisé. Trois jours plus tard on est retourné à cet endroit – on a déterré la poupée – on l’a fait cramer et rebelote pour la baise.
Quand je repense aux cérémonies – à ces mascarades débiles auxquelles je me prêtais juste parce que j’avais la trique – je suis atterré. D’un autre côté – ça m’a permis de traverser le deuil de ma mère – sans même m’en rendre compte.
Maintenant je pleure toujours – mais le plus dur est passé – je me dis. Maintenant je pleure toujours mais je ne suis pas écrasé de chagrin ni de douleur comme j’aurais pu l’être. En même temps je ne sais pas si j’aurais été écrasé de douleur étant donné ce qu’est ma mère – étant donné ce qu’elle a fait – ce qu’elle m’a fait.
C’est embrouillé dans mon esprit. Je ne comprends toujours pas ma détermination à la venger. Ni a vouloir à tout pris retrouver son cadavre. Dans la fameuse maison. Je ne comprends pas. Est-ce que ce sont mes élans mystiques à moi – tout aussi ridicules que ceux de Céline – mais moins structurés – avec des rituels moins élaborés ?
Je ne sais pas. Tout ce que je sais – je le sais avec certitude – ça ne fait aucun doute – c’est que je vais le faire. Je vais tuer Antoine. Je vais chercher la maison des morts. Je vais chercher ma mère. Je vais le faire. Je le sais. Ca ne fait aucun doute. Aucun.
J’achète un billet pour Montpellier. Le train part dans une heure. Je m’installe à une brasserie. Je mange un steak et des frites. Je bois beaucoup d’eau. Je n’arrête pas de réclamer un nouveau pichet à la serveuse qui en a marre. Je suis épuisé. Je n’arrive plus à penser. Parler – passer ma commande à la serveuse – acheter le billet – c’est difficile. J’articule mal. J’ai mal partout. La lumière me blesse. Je ne vais pas bien du tout.
La maison des morts. Elle ne m’en a pas parlé tout de suite – Céline – de la maison des morts. C’est elle qui a employé le terme. Il m’a impressionné.
Le train démarre. Je suis en bout de rame – une place à quatre sièges – une nana blonde assise à côté de moi – elle côté fenêtre et moi côté couloir – nous sommes dans le sens de la marche – elle s’assoupit.
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MessagePosté le: Ven Nov 20, 2009 5:08 am    Sujet du message: Répondre en citant

En face de moi il y a une autre fille – blonde aussi – une peau laiteuse et des ongles impeccables – un peu longs – blancs aux extrémités – un arrondi parfait – elle lit – elle a des gros seins – une jupe plissée bleu marine et des bottes noires qui lui arrivent à mi-mollet – le train prend de la vitesse – on sent les vitesses passer – les à-coups dans la conduite – le petit claquement sourd chaque fois que le wagon juste avant le nôtre subit une accélération – le truc qui relie les deux wagons se tend – ça produit ce claquement – l’accélération se propage jusqu’à nous.

Les deux filles dorment maintenant. Je ferme les yeux moi aussi. Combien de temps que je n’ai pas dormi ? Je ne sais pas. J’ai l’impression que ça fait des jours. J’ai la flemme de calculer. Mes pensées s’effilochent. J’essaie de cesser de penser. Mes muscles s’affaissent – je le sens – sur mon visage surtout – et puis je m’endors.
Je m’éveille. J’ai rêvé de la maison des morts. J’étais dedans. Non. Je m’approchais de la baraque. J’étais pieds nus – on m’avait piqué mes chaussures – je m’étais fait casser la gueule – je marchais sur un sol très dur – on aurait dit du verre – des éclats de verre et des cailloux pointus – la maison était très loin – je la voyais – c’était un genre de pavillon de banlieue – à l’horizon – rouge vif comme si elle avait été couverte de sang – le ciel était gris perle – le sol était gris marron – mes pieds se couvraient de plaies – je laissais toute une piste de gouttes derrière moi – au bout d’un moment je me rendais compte que le sol n’était ni de la terre ni du verre ni des cailloux – mais des os – des os humains broyés et pulvérisés et certains encore entiers – des os éclatés en esquilles fines et pointues – et tout était d’une couleur uniforme de poussière déposée années après années – la même couleur que celle des roues et des attaches de trains – ce gris opaque – un millier de couches de poussière uniformes homogènes. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé.
Je me sens poisseux. Je transpire. Ma peau est collante. Je suis sale. Les deux filles dorment toujours. Je me demande quelle heure il est. J’entends le grésillement d’une musique écoutée très fort dans un walkman quelque part derrière moi. Je regarde dehors. La campagne. Le ciel bleu. Quelques nuages gris et quelques autres ardoise. Le soleil masqué. J’estime qu’il est dix heures. De toute façon je ne peux pas savoir. Je me sens pâteux et lourd.
La maison des morts.
C’était une baraque que quelqu’un possédait – Céline ignorait qui – peut-être Philippe – peut-être encore un autre type – en tout cas Philippe savait où elle se trouvait – en pleine cambrousse.
D’après ce que savait Céline – elle ne savait pas grand chose – des rumeurs – des discussions auxquelles elle ne participait pas vraiment – Céline – en fait – était dans le groupe mais ne participait pas à tout – pas à toutes les activités – elle n’était pas vraiment au centre des choses – tout comme ma mère en réalité – d’après Céline la maison servait surtout de lieu de tournage et également d’espace de stockage pour les cadavres.
De cache. De dépotoir. On la voyait sur certains clips – une fois – en ville – nous sommes allés sur Internet – chercher un clip – on voyait la façade – les couleurs étaient désaturées – la caméra tremblait – l’ambiance était très sordide. Il y avait un type cloué à la porte. Il se vidait de son sang et des chats venaient lécher les rigoles de sang sur son corps – il se tordait de souffrance – c’était une vieille baraque en pierre – un genre de ferme abandonnée. Le toit n’avait pas l’air en très bon état. Il était difficile de se faire une idée. Nous avons vu une autre vidéo ce jour-là qui mettait en scène des jeunes taggueurs arabes – ils se faisaient choper dans une grande ville – la nuit – par des mecs bâtis comme des vikings – habillés black metal – armés de couteaux et de haches – ils étaient en même temps très menaçants et très ridicules. Les taggueurs se faisaient menotter et bander les yeux – leurs ravisseurs les faisaient monter de force dans une voiture – la voiture roulait un moment dans la nuit. C’était des plans fragmentés. Un décor de campagne profonde. Pas de son à part la musique. Un morceau instrumental à montée très lente – lancinant et stressant – et ils arrivaient à la maison. Dans la maison les tagueurs se faisaient violemment casser la gueule – le chant démarrait – guttural – en anglais – parlait d’ultraviolence et de guerre contre la racaille. Ca se passait dans le séjour – apparemment – c’était très sombre – très mouvementé – il y avait déjà des corps – des gros plans flous sur les autres corps révélaient qu’ils étaient là depuis un bon moment – et alternaient avec d’autres gros plans sur les visages terrifiés des taggueurs – qui terminaient chacun avec une balle dans la tête tirée par des types à cagoules et tee-shirts noirs ornés d’une croix celtique blanche. La chanson se concluait par des « heil » et des « white power » hurlés d’une voix d’outre-tombe.
Céline m’a montré d’autres clips de ce genre – quelquefois elle me racontait les conditions de tournage – nous en avons vu – je ne sais pas – plus de vingt – peut-être – et sur la masse – quatre ou cinq c’était ma mère. Qui les avait tournés.
A chaque fois je ressortais de ces visionnages hagard. Il se dégageait de ces images quelques chose de noir – de violent – quelque chose qui m’en mettait un coup. Je repensais à Cannibal holocaust que j’avais vu l’an dernier – la scène du village incendié – contrairement au reste du film – ne m’avait pas fait rire mais avait provoqué un malaise – la scène avec la tortue aussi. Ces clips me faisaient la même chose. De la musique de malade mental – à destination de malades mentaux.
Il n’y avait pas beaucoup de séquences sur la maison elle-même – mais de nombreux clips s’y passaient – au bout du compte je parvenais à m’en fait une image assez précise. Les pièces. Les meubles. Je me disais que je ne serais pas surpris en la visitant.
Ma mère.
C’est là-dedans qu’elle avait fini. Il existait une vidéo. Quelque part. Qui montrait sa mort.
Et la vidéo de la mort de son bébé.
De mon frère. Si on veut.
Céline ne savait pas où se trouvait cette maison. Elle n’en avait aucune idée. Elle pensait à la campagne alsacienne. A cause de Philippe. Qui en était responsable et qui vivait à Strasbourg.
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