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holocauste - roman à suivre
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konsstrukt
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MessagePosté le: Lun Nov 17, 2008 3:34 am    Sujet du message: Répondre en citant

(merci)

***

photos : patrice dantard – http:www//daslook.com



17 juin

André regarda l’heure à son radio-réveil : il était huit heures. Il l’alluma d’un air las ; aucun son n’en sortit. Il soupira, et c’était un long soupir. Il ouvrit un tiroir de sa commode. Il en sortit un Smith et Wesson modèle 36 dissimulé sous une pile de tee-shirts et enveloppé dans une peau de chamois. En s’asseyant sur le lit, il prit soin d’éviter le costume qui y était posé. L’arme sentait l’acier et la graisse. Il appuya le très court canon contre sa gorge ; bloqua sa respiration, ferma les yeux, ne tira pas. Il déplaça le canon de quelques centimètres vers le haut, contre ses lèvres. Il ouvrit la bouche. Le contact du métal sur ses dents le fit grimacer. Il tenait l’arme de la main droite. Il abaissa le chien avec le pouce, et ce geste n’était pas commode, vu la torsion qu’il imposait à son poignet pour tenir le revolver face à lui. Son autre main, crispée sur le canon, le maintenait dans la bouche. Son visage exprima une importante tension. Peut-être hésita-t-il. Il ne faisait aucun mouvement qui permettait de le conclure. A la fin, il tira.



Depuis le sommet d’une tour, un homme tirait au fusil sur trois cars de police en stationnement. Les CRS, abrités derrière des voitures, ripostaient. L’écho des coups de feu claquait sur toutes les façades de la cité. Aux fenêtres, des visages inquiets ou rigolards observaient la scène. Le tireur abattit un CRS puis reçut une balle qui lui fit éclater le front et le renversa en arrière. Un groupe de quatre hommes en tenue d’assaut pénétrèrent dans l’immeuble.

La salle d’interrogatoire était un garage à voiture fermé, éclairé par un spot lumineux de soixante watts et maintenu à une température supportable par un gros ventilateur à pales, tous deux branchés à un groupe électrogène. Les moteurs du générateur et du ventilateur tournaient selon des rythmes contradictoires. Leur niveau sonore élevé remplissait d’un bourdonnement pénible la totalité du local. Ca sentait l’essence, la poussière et le vestiaire. Fred était assis sur une chaise métallique rivetée au sol, chevilles menotées, épaules tordues en arrière, poignets menottés dans son dos. Une lanière de cuir enserrait son cou et maintenait sa tête fixée au dossier. La chair était décolorée autour de l’entrave. Fred n’avait plus de vêtement. Bien qu’il transpirât, sa peau se couvrait de chair de poule et il claquait des dents. Des ecchymoses déformaient son visage. Il portait des marques noires de brûlures, en forme de H, à la verge et aux tétons. Un de ses doigts, cassé, dégouttait, environ une goutte toutes les trois secondes, chacune se formant à l’extrémité de la phalange, sous l’ongle, grossissant, s’alourdissant, enfin se détachant, tombant, s’écrasant. Au sol, cela dessinait des soleils rudimentaires et enchevétrés. La main était maculée de brun. A ses pieds il y avait un seau rempli d’eau. Des éclaboussures entouraient le seau, tâches sombres que buvait le ciment gris du garage. Non loin il y avait une batterie avec divers cadrans et potentiomètres, d’où partaient deux fils en plastique noir, consolidés en plusieurs endroit par du ruban adhésif de même couleur, terminés par des pinces crocodiles. La batterie aussi était reliée au groupe électrogène.
Fred n’était pas seul dans le garage. Il y avait deux soldats qui se tenaient debout près de lui et un homme en civil assis sur une chaise dans un coin. L’homme en civil était un policier. Il consignait tout ce qui se passait. Pour l’instant ses notes remplissaient trois pages d’un carnet de format A5. L’un des deux militaires avait vingt ans, l’autre quarante. Tous les deux suaient et paraissaient furieux. Le vieux posait les questions.
– Pour la dernière fois, fils de pute. Il crèche où, ton pote ? C’est quoi son adresse ?
Fred ne répondit pas. L’autre continua.
– Qui c’est qui a fourni les grenades ? C’est lui ou un autre type ?
Le jeune intervint.
– Mais putain de merde tu vas parler enculé ?
Il bondit sur Fred et lui donna un coup de poing au ventre, sec, fort. Fred se contracta et se tordit autant qu’il pouvait.
– Tu sais dans quel état il est le mec que tes potes ont grenadé ? Tu le sais ? Il est dans le coma, enculé de ta race ! Dans le coma ! Il a son visage complètement brûlé ! Il a perdu soixante pour cent de son poumon gauche ! Espèce de batard !
– Laisse tomber, on va le travailler à l’électricité encore un coup. Viens, aide-moi.
Ils prirent les pinces crocodiles et les fixèrent aux testicules de Fred au lieu de sa verge. C’est le jeune soldat qui mit la machine en marche. Le courant électrique fit un circuit complet, d’un fil à l’autre, en passant par le corps de Fred, qui se contracta. Ses yeux s’exhorbitèrent. Il bava et hurla de douleur. Il était tendu, tétanisé, tous ses muscles bandés, galvanisés par l’électricité qui le traversait. Le jeune soldat tourna le potentiomètre à fond et on entendit, sous les cris de Fred, un grésillement. Une odeur de grillé envahit la pièce. Le policier en civil eut un haut le cœur et palit. Il se leva pour reprendre consistance.
– Arrête, arrête, dit le vieux soldat. Arrête.
Le jeune soldat tourna la molette dans le sens opposé. Fred devint mou. De la fumée montait de ses testicules.
Le vieux soldat détacha les pinces et eut un mouvement de recul très vif.
– Bordel ! C’est dégueulasse ! Putain !
Les couilles avaient brûlé. La peau avait partiellement fondu et s’était soudée au métal. Des particules de chair y restaient attachées.
Une odeur de merde s’éleva et supplanta toutes les autres. Le policier nota l’heure du décès et termina son rapport, toujours pale. Sa main tremblante rendait son écriture moins lisible.
Ils ouvrirent le garage pour aérer. L’odeur de chair grillée impregnerait leurs vêtements et leur peau pendant des heures. Ils fumèrent. Pendant un moment ils ne parlèrent pas. Ensuite ils échangèrent des banalités.



De la vapeur d’eau embrumait la salle de bain, bien que la porte fût ouverte. L’homme, un Noir, était nu et encore mouillé de la douche. Il se tenait devant un lavabo en émail blanc entretenu avec soin. Il avait essuyé la vapeur qui couvrait la glace et s’y regardait comme tous les matins, mais aujourd’hui il examinait son reflet avec attention. Un mince trait rouge soulignait ses paupières inférieures. Une multitude de minuscules boutons pullulait autour des yeux et sur le front. Il les toucha, fronça les sourcils, serra les mâchoires. Puis son visage se relâcha et dans le même temps son regard glissa vers le bas. Toute concentration disparut, laissant place à une expression consternée. Il demeura ainsi un moment, tenant la vasque du lavabo, après quoi il s’en détacha et s’assit sur le rebord de la baignoire. Ses doigts glissaient sur son crâne rasé et jusqu’à son front. Son regard marquait l’anxiété.
Il se leva, fouilla dans l’armoire à pharmacie et en sortit un thermomètre qu’il cala sous son aisselle gauche. Il attendit puis lut la température : trente-neuf degrés. Il était vingt-et-une heures.

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Sebangel
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MessagePosté le: Lun Nov 17, 2008 3:37 am    Sujet du message: Répondre en citant

J'adore le Lundi !

Toujours autant de plaisir à te lire.
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Un ange veille !
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painfrette
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MessagePosté le: Lun Nov 17, 2008 6:29 pm    Sujet du message: Répondre en citant

toujours aussi excellent
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konsstrukt
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MessagePosté le: Lun Nov 24, 2008 2:22 am    Sujet du message: Répondre en citant

batman, une nouvelle inédite dont je suis l'auteur, paraîtra début décembre dans le numéro 69 de la revue chimères.
informations ici : http://www.revue-chimeres.fr/

***

18 juin

Lucas avait vingt-deux ans. Il gisait affalé sur son canapé. La fièvre empourprait son visage, sa respiration sifflait, des larmes coulaient de ses yeux rouges. Un mélange de sang et de vomi emplâtrait son tee-shirt. Il ouvrait la bouche mais rien n’en sortait que le sifflement peu sonore de son souffle ; parfois il perdait conscience. Il lui arrivait de se concentrer sur les bruits extérieurs ou bien de fixer son attention sur un groupe de silhouettes armées qui passaient dans la rue. Alors, une lueur d’intelligence ou l’éclat d’une émotion lui allumait les yeux. Le reste du temps il agonisait. Il couinait et se tordait avec de moins en moins d’énergie, en proie aux douleurs internes que provoquait la maladie en détruisant ses organes. A la fin il ne chassait plus les mouches qui butinaient le sang à ses écorchures ou sur ses lèvres gangrenées. Il mourrait sans faire de bruit ni rien manifester. Dehors, des militaires continuaient à patrouiller mais il y était désormais indifférent. Il arrivait qu’on entende des échanges de coups de feu. Un tel événement était rare et ne paraissait pas parvenir à sa conscience.

Dans le lit de camp à montants métalliques, la femme d’origine sénégalaise, recouverte d’un drap de coton blanc, ne bougeait pas. Seule sa tête et le haut de son cou dépassaient. Ses yeux étaient fermés. Son visage inexpressif transpirait. Des mèches échappées de la natte qui rassemblait ses cheveux noirs se collaient sur son front. Des croûtes jaunâtres lui cernaient les yeux, les narines, les lèvres. Un sang noir et chargé de caillots s’accumulait dans le nez, qu’il fallait essuyer. La peau de son visage et de son cou se nécrosait en plaques sombres ; là où il n’y en avait plus la chair apparaissait pale et maladive. La jeune femme, comateuse, ne souffrait pas. Sa respiration habituellement silencieuse chuintait parfois.
La chambre était simple : des murs couverts d’une tapisserie jaune clair, des tomettes, un plafond blanc et propre. En plus du lit, il y avait une armoire et une table pareilles à celles des chambres d’hôtel bon marché. Un Coran était posé sur la table et un tapis de prière roulé dessous. D’épais rideaux blancs filtraient la lumière de l’unique fenêtre et la pénombre donnait une impression de paix. La pièce était fréquemment lavée à l’eau de Javel mais l’odeur des miasmes persistait.
Assise sur une chaise à proximité du lit, une jeune Marocaine veillait la malade. Ses cheveux teints en blond étaient réunis en tresses fines. Son rouge à lèvre rose vif contrastait avec la couleur de sa peau. Elle portait un body et une mini jupe écarlates, des bas blancs, des chaussures à talons hauts. Ses ongles étaient vernis en rouge aux mains et aux pieds. Près d’elle il y avait une corbeille à papier qui contenait une dizaine de cotons et de compresses tous imbibés du même mélange de sang et de pus.
Elle jeta un regard inquiet à Samira. Samira s’occupait d’elle et des autres filles depuis le début des émeutes. Il y avait deux jours qu’elle était malade et son état empirait d’heures en heures. Elle ne s’alimentait plus. Elle n’était pas la seule a avoir contracté cette maladie. Les pensionnaires colportaient les rumeurs venues du dehors. Il était question d’une épidémie mais personne ne savait rien. Sortir se renseigner semblait trop dangereux.
Une infirmière venait régulièrement examiner Samira. A chaque visite elle lui ouvrait la bouche pour y faire pénétrer de l’eau au moyen d’une seringue, mais la mourante rejetait toute quantité trop importante. A seize heures elle entra dans la chambre. C’était une Algérienne d’une quarantaine d’années. Elle portait une robe d’infirmière et avait les cheveux coiffés en chignon. La fatigue marquait son visage. Elle échangea un sourire avec la jeune Marocaine et elle bavardèrent un instant. La jeune fille voulut savoir s’il y avait des nouvelles de l’extérieur. L’autre répondit que non, mais que la violence avait cessé. Puis elle s’approcha Samira. Elle contrôla le pouls et la respiration, se releva, garda le silence un instant. D’une voix ébranlée, elle déclara que la femme était morte. La jeune fille se figea sans répondre. Son visage reflétait l’incrédulité. Des larmes leurs montèrent aux yeux. L’infirmière rabattit le drap sur le visage de la morte, la jeune fille alla fermer les volets, durant le court moment où la fenêtre était ouverte on entendit des bruits de tanks.

On ignorait comment la maladie se contractait. Peut-être dans l’air ou dans l’eau, peut-être au contact des autres malades, dans leurs déjections, leur souffle, leur salive ou leur sperme ; personne ne savait. L’incubation durait quatre jour, entraînant tantôt des états grippaux, tantôt aucun symptome. La première phase de la maladie venait ensuite. Six heures de fièvre, migraine, courbatures et anémie. Chez certains malades on observait des boutons autour de la bouche et des narines ainsi qu’un léger rougissement du blanc de l’œil. La deuxième étape durait douze heures et provoquait diarrhées, vomissements, douleurs aigües aux ganglions et aux muscles. L’hyperthermie et la déshydratation devenaient inquiétantes. Les malades perdaient conscience par intermittence, leur mémoire immédiate s’altérait, leur épuisement empirait. La dernière étape durait six heures. Les organes cessaient de fonctionner. Des hémorragies internes teintaient de sang noir les vomissements, fèces et urines. Les muqueuses se nécrosaient. La malade mourrait.
La maladie toucha quatre vingt dix pour cent de la population humaine ; sur cette masse de personnes atteintes, cinq pour cent survécut à l’attaque. Dans une ville comme Paris deux millions et cent mille personnes attrapèrent la maladie et sur ceux-là environ deux millions mourrurent. Cela arriva entre le dix-sept et le dix-huit juin.

Anne-Marie redressa son torse en grimaçant et s’adossa contre le mur. Elle perdit et reprit conscience plusieurs fois. A chaque réveil son regard était égaré. Elle ne savait plus où elle se trouvait.
Elle se releva avec difficulté. En s’aidant des murs, elle progressa jusqu’au lit. Chaque geste la rapprochait de l’épuisement et ses efforts pour respirer lui crispaient le visage et le ventre. Du sang poissait le traversin et des traces humides et sombres souillaient la housse aux endroits où elle n’avait pas pu se retenir de chier au cours des jours précédents. Elle se laissa tomber sur le matelas. Elle s’évanouit.
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painfrette
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MessagePosté le: Lun Nov 24, 2008 5:56 pm    Sujet du message: Répondre en citant

toujours aussi succulent à te lire Smile
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konsstrukt
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MessagePosté le: Ven Nov 28, 2008 1:28 am    Sujet du message: Répondre en citant

merci !
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konsstrukt
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MessagePosté le: Lun Déc 01, 2008 2:30 am    Sujet du message: Répondre en citant

photos : patrice dantard – http://daslook.com



19 juin

Le chien était un épagneul de couleur beige, âgé de trois ou quatre ans, tatoué, qui s’appelait Crapule. Il portait un collier bleu vif. Une capsule de laiton y était accrochée, enfermant des informations à son propos. Il passa par le portail ouvert et pénétra dans la propriété. Il trottina dans le jardin jusqu’à la maison, flairant la piscine au passage. Les oiseaux venaient y boire et les insectes morts faisaient comme des grains de poussière à la surface. Il poussa du museau la porte d’entrée entrebaillée. Il se rendit d’abord à la cuisine. Il renifla la gamelle. Des mouches s’éloignèrent. Elle contenait une pâtée très odorante. Il se détourna et lapa un peu d’eau sale dans un bol ébréché. Il s’intéressa ensuite à la poubelle. Il promena sa truffe sur le couvercle de plastique jaune et le gratta. Il racla avec une insistance croissante. La poubelle tomba, s’ouvrit et déversa une partie des ordures qu’elle contenait. Le chien recula, huma deux ou trois fois, s’approcha du tas. Il mangea les restes de nourriture.
Son repas terminé, il quitta la villa pour chier près d’une Renault 21 couleur prune et pisser contre sa roue avant gauche. Il alla jusqu’au garage et s’endormit au pied d’un buisson.





La maladie avait frappé partout, très vite, sans épargner les gouvernements ni les administrations. Les survivants étaient dépassés. Il n’existait aucun plan. Personne n’avait prévu une catastrophe de cette ampleur. Il n’y avait aucune directive. D’une manière générale l’armée prit le pouvoir partout où il y avait un pouvoir à prendre. Très peu d’endroit au monde dérogèrent. Les soldats mourraient en masse comme tout le monde mais les appareils militaires parvenaient à faire face. Des jeunes gens s’engageaient, motivés par la perte d’une famille et le désir de trouver une issue au cataclysme, qui venaient renouveler les effectifs pour un temps, avant de disparaître à leur tour et être remplacés par d’autres. L’armée organisa partout le ramassage des cadavres et leur crémation, souvent en collaboration avec ce qui restait des autorités civiles. Les soldats recrutaient beaucoup à cette occasion. Des veufs, des orphelins. Le pillage, le viol et le meurtre devinrent la routine, un exutoire normal à l’horreur de la tâche.

Le camion numéro 69-134 diffusait les informations et distribuait les sacs dans le troisième arrondissement de Lyon. Dans chaque ville importante les sacs étaient fabriqués par une unité de volontaires sur le modèle des sacs de morgue. Après chaque transport ils étaient désinfectés et réutilisés. La procédure était simple. Il fallait marquer à la craie sur chaque porte d’immeuble ou de maison le nombre de sacs nécessaires. Les corps devaient être emballés individuellement, avec leur nom indiqué sur l’étiquette prévue à cet usage. On déposait les paquets dans la rue, ainsi protégés du pillage et des animaux, en attendant que les camions de ramassage puissent les emporter au crématoire. Les rues et les maisons étaient en réalité jonchées de cadavres abandonnés. Les chiens et les chats errants dévoraient les plus frais. Les rats charognaient en bande. Il n’y avait plus que l’odeur de la chair morte. La distribution de sacs était un geste inutile qui concernait moins d’un mort sur dix, accompli par acquit de conscience.
L’équipage du 69-134 se composait du sergent Frank Valadon, du caporal Joseph Dubourg et des soldats Roger Hourtic et Damien Degard, dit Dédé. Frank Valadon, vingt-trois ans, était responsable du camion et le conduisait. Il avait attrapé la maladie et y avait survécu. Sa peau était jaunâtre, tendue et vérolée. Il était sourd d’une oreille et avait maigri de quinze kilos. Ses yeux étaient creusés et son visage épousait la forme de son crâne. Joseph Dubourg s’occupait de la diffusion des messages. Il était âgé de cinquante-deux ans, avait des cheveux gris acier, des yeux bleus perçant et une carrure de rugbyman. Toute sa famille était morte mais il n’avait pas été atteint. Roger Hourtic avait quarante-huit ans. Il était marié depuis vingt-quatre ans. Il n’avait aucune nouvelle de ses enfants qui étudiaient à Paris, sa femme était morte, il avait survécu à la maladie. A cause d’une infection il avait perdu ses dents, un œil et un bras. Il ne pouvait plus chier. Il pompait sa merde à l’aide d’un appareil. Damien Degard, trente ans, était d’origine Portugaise. Il était petit, sec et mat. Son arrière grand-père s’appelait Delgado mais le nom de famille avait été francisé à la génération suivante. La maladie ne l’avait pas touché. Roger et Damien étaient chargés de la distribution des sacs et de la sécurité du camion. Ils ne se séparaient jamais de leurs armes même si la raréfection des munitions restreignait leur emploi.
Ils se parlaient peu. Ils accomplissaient leurs tâches de manière mécanique, dans une hébétude et un épuisement partagés par les survivants qu’ils croisaient. Survivants et militaires se haïssaient mutuellement, sans doute à cause du cauchemar absurde et routinier qu’ils vivaient en commun et dont ils se renvoyaient la responsabilité.



Damien présenta les premiers signes de la maladie vers vingt-trois heures. Il dormait depuis longtemps et la fièvre le réveilla. Il sortit de la boutique transformée en dortoir. Il grimaçait en marchant. Il fuma sur le quai du métro, adossé à un tank de faction inutile puisqu’il n’y avait plus d’émeute depuis quarante-huit heures. Une toux sèche le cassa en deux, il cracha du sang et de la salive, une nausée transforma l’épisode en crise de vomissements qui dura plusieurs minutes. Il grelotait. Après avoir récupéré un peu de souffle il se rendit au poste de secours à l’intérieur de la gare. Une cinquantaine d’autres soldats étaient là, manifestant les mêmes symptomes. Les discussions et les rumeurs circulaient, relayées par des voix lasses et ponctuées de hochements de tête épuisés et de regards fébriles et entendus.
Les médecins et les infirmiers étaient débordés. Dans leurs rangs aussi la maladie avait frappé. On isola les invalides dans une rame de métro gardée par des militaires qui paraissaient en bonne santé. On leur donna des antibiotiques inutiles. Ils se laissaient faire, dépossédés de leurs armes, sans énergie. Damien fit partie de la première vague. Au fil des heures, d’autres les rejoignirent. On accrocha d’autres wagons. L’atmosphère était chargée de toux, de sueur et d’odeurs délétères.
A l’aube trois rames étaient remplies de malades debouts et serrés comme aux heures de pointe. Les premières diarrhées sanguinolentes se déclarèrent à sept heures et quart. Damien était inconscient ou mort depuis longtemps. Des policiers en civil utilisèrent le système d’aération des wagons pour gazer les soldats au monoxyde de carbone. Trop faibles pour se révolter, ils mirent soixante à soixante-quinze minutes à mourir.




***

konsstrukt big band en première partie de vaquette le 5 décembre à 20h à pérav'prod, 37 rue de la fusterie, bordeau. lecture du début d'holocauste + musique ; entrée 5 euros
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konsstrukt
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MessagePosté le: Lun Déc 08, 2008 2:13 am    Sujet du message: Répondre en citant

20 juin

En France, en additionnant à ceux qui survécurent à la maladie ceux qui en furent épargnés, il resta neuf millions d’habitants. Dans la nuit du dix-neuf au vingt juin la seconde attaque frappa aussi violemment que la première. Au matin il demeura sur tout le territoire un million et quatre cent mille survivants. Dans le monde, plus de quatre vingt-dix huit pour cent de l’humanité mourrut.

Des rescapés erraient dans les rues des grandes villes, d’autres se suicidaient. Aucun véhicule ne circulait plus. Des chiens squattaient les maisons remplies de cadavres. Les corbeaux, les rats et les mouches étaient plus nombreux que sur un champ de bataille. L’armée ne distribuait plus rien, ni sac ni information ; tout était fini. Des civils continuaient à alimenter les crématoires débordés. L’odeur de la chair brûlée se disputait à l’odeur de charnier. Quarante mille vivants à Paris, quelques dizaines dans certains gros villages. On se regroupait en bandes. On investissait les immeubles et les pavillons pour évacuer les morts et trier les objets de valeur. On occupait les appartements, on mettait en commun les ressources. On se battait pour la possession d’une bague, on exterminait des chiens pour venger un cadavre, on s’entretuait pour un congélateur plein de nourriture. L’eau courante n’était plus potable. Un litre d’Evian valait une vie humaine. Pillards contre pillards, pillards contre citoyens. Ailleurs des exodes se produisaient. Des gens erraient avec peut-être l’espoir de trouver un endroit habitable, ou simplement poussés par la nécessité de fuir les charniers, les rats, les maladies et les voleurs. Certains avaient un objectifs précis, comme rallier un entrepot ou une usine, la plupart avançait simplement. Les militaires et les policiers se regroupaient eux aussi et se livraient au pillage ou à l’occupation. Les beaux quartiers étaient des cibles fréquentes.
Partout les gens sains excluaient par peur de la contagion ceux qui avaient été atteints et avaient survécus. Il y eut des assassinats et des meurtres de masse, il y eut des bûchers.

Crapule explora le reste de la maison. Au rez-de-chaussée, dans la chambre des parents, le corps de la femme occupait le lit, l’époux gisait à terre. Une grande quantité de sang et de vomi les souillait. Des asticots creusaient la chair sous leur peau détachée en plaques comme de la vermine sous l’écorce d’un arbre. A l’étage les trois enfants se serraient dans le même lit, la couette et le matelas gorgés de sang noir et de déjections, moins de larve que dans l’autre pièce, la mort était plus récente.

Jean-Louis Akkouche avait cinquante-deux ans et son épouse cinquante-trois. Ils habitaient ce pavillon depuis dix-sept ans.
La femme s’était tordue de souffrances toute la nuit. La maladie avait rongé son cerveau et elle avait insulté son mari devenu un étranger. Elle avait hurlé de terreur, vomi des glaires et des caillots, chié une bouillie sanglante à l’odeur acide qui avait ruiné le matelas, elle était morte seule, prisonnière de sa conscience détruite.
A l’aube Jean-Louis utilisa un marqueur à encre indélébile pour inscrire le chiffre un sur la porte du pavillon. La détresse et l’épuisement marquaient son visage. Il attendit le camion toute la journée. Le camion ne vint pas. En fin d’après-midi il explora le quartier. Il ne trouva aucun survivant. Il retourna chez lui, dans la puanteur famillière. Il écouta des disques de Henri Salvador que sa femme aimait mais pas lui, il pria.
Au crépuscule il déshabilla sa femme et lui nettoya la peau avec un drap mouillé. Ensuite il étendit au pied du lit une couverture propre sur laquelle il fit basculer le corps pour l’y enrouler. En faisant cela il pleurait et ses mains tremblaient. Il fallut ensuite sortir le paquet de la chambre. Il attrapait à deux mains une extrémité de la couverture, se campait sur ses jambes, tirait sur vingt centimètres, lâchait, reprenait son souffle, recommençait, de temps en temps passait de l’autre côté pour pousser de dix centimètres avec les mains et les pieds en grognant sous l’effort. Il transpirait et respirait avec douleur. Il sortit le corps de la chambre. Il traversa tout le couloir. La progression y était plus facile car le carrelage accrochait moins que la moquette. Pour descendre l’escalier il n’y eut pas d’autre solution que de pousser le corps pour qu’il dévale. Ce fut grotesque. La tête, libérée, tapa contre une marche. La couverture coinça à mi-course. Le corps sortit a moitié et glissa. Jean-Louis laissa éclater son découragement puis se reprit. Il fallut tout remettre en ordre, dégager la couverture, forcer encore pour lui faire reprendre sa chute mais la retenir pour ne pas laisser une nouvelle fois échapper le corps. En bas il resta encore le séjour à franchir. Jean-Louis, en sueur et hors d’haleine, écarta les meubles pour faciliter son trajet.
Transporter le corps de la chambre jusqu’au jardin avait pris trois quarts d’heure. L’homme était courbé en deux, la respiration rauque, le visage rouge. Il retourna dans le pavillon se munir d’une bombone d’huile à friture. Il en arrosa le tapis. Il enflamma une alumette et la jeta. Ca s’embrasa vivement et brûla tout la nuit. Il demeura jusqu’au matin à regarder sa femme brûler. Il n’y avait aucun autre bruit que les flammes et la destruction du corps. L’odeur prenait au ventre et la chaleur cuisait la peau.
La température n’était pas assez forte pour consummer les muscles ni brûler les os. Seules la peau, la graisse et la couverture disparurent. A la fin il restait un squelette aux muscles carbonisés et des lambeaux de tissu fondu. Une suie graisseuse avait noirci la façade de la maison.
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painfrette
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MessagePosté le: Lun Déc 08, 2008 7:35 pm    Sujet du message: Répondre en citant

j'adore le lundi
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