Meurtre à Lost Creek Mine

Un dossier de Christian R. Page



 

Alouette River (Colombie-Britannique), 8 septembre 1890.

Louis Bouvier, un Métis de Kanaka, et Charlie Seymour, un Amérindien de Harrison Mill, remontent en canot la rivière Alouette, située à une trentaine de kilomètres au nord-est de New Westminster. Lorsqu’ils arrivent près de Sheridan Hill, Louis Bouvier — Louis Bee comme l’appellent les locaux — remarque sur la grève un canot à demi-dissimulé derrière des roseaux. Il le reconnaît aussitôt : c’est celui du vieux Slumach, un indien Salish qui possède une cabane dans les environs. Louis Bee, qui pilote l’embarcation, met le cap sur le canot.

 

Depuis quelques mois, lui et le vieux Slumach multiplient les altercations. Les deux hommes ont un tempérament belliqueux et ne reculent jamais devant la bagarre. En voyant le canot de son ennemi, Louis Bee se doute bien que Slumach ne doit pas être loin. « Voilà une bonne occasion de régler quelques comptes », se dit-il.

Très lentement, le Métis accoste sur la berge et met pied à terre. L’endroit semble désert… mais par « précaution », il tire une hachette de son havresac.

-  Tiens, tiens, si ce n’est pas Louis Bee !?, fait soudain une voix derrière lui

Bouvier se retourne. Adossé à un arbre, Slumach est là, un sourire narquois sur les lèvres. Il tient dans sa main une puissante carabine. Malgré son âge — quelque 60 printemps — l’Indien en impose encore par sa forte stature. On lui donnerait facilement 10 ans de moins.


 

-  Slumach, je vais te trancher la tête, répond simplement Bouvier en se précipitant sur le vieil Indien.

Alors que le Métis n’est plus qu’à deux mètres de lui, Slumach, sans broncher, lève le canon de son arme et appuie sur la détente.

Dans ce pays de montagnes, le bruit de la détonation résonne dans toute la vallée. Avant que l’écho n’ait fini de se répéter, Louis Bouvier, alias Louis Bee, gît face contre terre, le regard fixe. La balle l’a atteint à l’aisselle, a pénétré la cage thoracique et lui a éclaté le cœur.

En voyant son compagnon d’aventure s’écrouler devant ses yeux, Charlie Seymour, seul témoin du drame, prend ses jambes à son cou et disparaît dans les bois.

Lentement, Slumach s’approche de sa victime. Il la soulève sur ses épaules et la porte jusqu’à son canot où il l’étend, comme on dépose un corps en bière. Il repousse ensuite l’embarcation sur la rivière qui s’éloigne en emportant sa macabre cargaison.

Ce sont des pêcheurs qui récupèreront en aval le corps de Louis Bee.

La légende de la Lost Creek Mine vient de naître.1

 

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Le 9 septembre 1890, des agents fédéraux se lancent à la poursuite de Slumach, mais celui-ci se terre dans les bois. On dit de lui qu’il est un trappeur hors pair et qu’il est capable de survivre en forêt pendant des mois2.  La chasse à l’homme s’annonce longue et difficile. Pour « affaiblir » leur fugitif, les policiers incendient sa cabane près de Sheridan Hill3 et menacent de représailles tout individu — surtout les Autochtones locaux — suspecté de lui venir en aide4.  Avec l’hiver qui approche à grands pas, les policiers sont confiants que l’assassin ne pourra pas se cacher éternellement. Le 24 octobre, affamé et affaibli, Slumach se livre aux autorités5.  Il est conduit à la prison de New Westminster pour y répondre du meurtre de Louis Bouvier, alias Louis Bee.

Après un procès expéditif — les jurés ne délibèrent que 15 minutes — Slumach est condamné à être pendu « jusqu’à ce que mort s’en suive ». Le 16 janvier 1891, il est conduit à la potence pour un dernier rendez-vous avec le bourreau de la prison. 6

Après sa mort, Slumach devient peu à peu un personnage mythique. Il se retrouve un centre d’une fantastique histoire de « mine perdue ». Longtemps avant le meurtre de Louis Bee, raconte la légende, Slumach aurait découvert quelque part près de Pitt Lake, dans les montagnes au nord de New Westminster, un fantastique gisement d’or. Dans les années 1880 — quelque 10 ans donc avant sa funeste rencontre avec Louis Bee — il aurait été vu en ville exhibant des pépites d’or de la grosseur d’une noix. On prétend aussi qu’il aurait assassiné plusieurs squaws qui l’avaient accompagné jusqu’à la mine de peur que celles-ci ne révèlent son emplacement secret. Louis Bee aurait d’ailleurs été assassiné non pas à cause d’une vulgaire querelle, mais bien parce qu’il s’était montré trop curieux au sujet de ce gisement d’or baptisé Lost Creek Mine ou Lost Pitt Lake Mine 7.  On raconte aussi qu’à sa mort, Slumach aurait révélé à son fils l’emplacement de l’or. Hélas, celui-ci n’aurait guère eu le temps d’en profiter ! S’étant associé pour des raisons nébuleuses à un prospecteur véreux, le fils Slumach aurait été assassiné en revenant d’un voyage à la Lost Creek Mine 8.
 
Même s’il n’existe aucun preuve au sujet de cette histoire de « mine perdue », la rumeur a elle seule va donner lieu à une incroyable chasse au trésor.

Vers 1906, une lettre soi-disant écrite par un certain John Jackson, un prospecteur de San Francisco (Californie), commence à circuler sous le manteau. Il s’agit croit-on d’un document que Jackson aurait écrit peu de temps avant de mourir. Le prospecteur y révèle avoir découvert un extraordinaire gisement d’or près de Pitt Lake, au Canada.



« Alors que je remontais la rivière, explique l’auteur, je suis arrivé à un endroit où la roche était à nu. Toute la surface était jaune, colorée par l’or. Certaines des pépites étaient aussi grosses qu’une noix. 9»

 

Le précieux métal, ajoute Jackson, était s’y abondant qu’il n’a pu en ramener qu’une infime partie. Le document s’achève sur toute une série d’indications pour se rendre au gisement.

 

« C’est surtout à John Jackson que l’on doit la popularité de la Lost Creek Mine, d’expliquer Daryl Friesen, un prospecteur de la Colombie-Britannique. Jackson aurait explorer pendant près de deux mois la région de Pitt Lake. Un jour, alors qu’il se trouvait sur un surplomb, il aurait vu en-dessous de lui une rivière qui jetait d’extraordinaires reflets dorée. C’était le lit de la rivière qui, au dire de Jackson, était couvert de pépites d’or. Il en aurait rempli son sac à dos en se promettant de revenir avec plus des moyens pour mieux exploiter le filon. Sur le chemin du retour, il se serait perdu et aurait errer pendant des semaines. Lorsqu’il a été retrouvé, il était fiévreux et tenait tout contre lui son sac d’or, comme si toute sa vie en dépendait. Il était malade et délirait. Il a alors regagné les États-Unis pour prendre du repos, mais son état de santé ne lui a jamais permis de revenir à Pitt Lake. C’est à ce moment-là qu’il aurait écrit sa fameuse lettre. 10»

 

Si plusieurs dénoncent aussitôt la « lettre de Jackson » comme un vulgaire canular, d’autres n’hésitent pas à l’utiliser comme une « carte au trésor ». Pour ces aventuriers, l’or de Jackson et celui de Slumach ne font qu’un. Il faudrait être fou pour laisser passer une telle opportunité.

Au milieu des années 1920, un énième prospecteur débarque dans la région de New Wesminster bien décidé lui-aussi à découvrir l’or de la Lost Creek Mine. Robert Allen Brown — Volcanic Brown comme le surnomme ses amis — est déjà une célébrité. On lui doit entre autres la découverte d’un important gisement de cuivre dans la région de Princeton (C.-B.) 11.  Lorsque Brown arrive en ville, attiré par les rumeurs de la Lost Creek Mine, il n’a en poche que la fameuse lettre de Jackson pour entreprendre sa quête. Mais que cela ne tiennent, le prospecteur — qui portant n’est plus une jeunesse — ne recule pas devant le danger. Au cours des années qui suivent, de la fonte des neiges aux premières gelée de l’automne, Volcanic Brown va explorer les étendues sauvages de Pitt Lake. Une lucrative opération puisque chaque automne il en revient avec de petites quantités d’or 12.  On murmure en ville que le vieux prospecteur a probablement trouvé la Lost Creek Mine.

 

« Volcanic Brown était tout un numéro, ajoute Daryl Friesen. Une année, il a trop tardé avant de rentrer à New Westminster et il s’est fait surprendre par la neige. Durant sa traversée du glacier, il s’est gelé les orteils du pied gauche. Plutôt que de risquer l’infection, il les a simplement coupées avec son couteau de poche. Il s’est ensuite enveloppé le pied dans une boîte de conserve vide et c’est comme ça qu’il est rentré. Il existe d’ailleurs une photographie célèbre de Volcanic Brown le pied toujours "emmitouflé" dans sa boîte de conserve. 13»

 

À l’automne de 1931, Brown ne redescend pas des montagnes. En ville on commence à s’inquiéter de son sort. Une « expédition de secours », composé de policier et de trappeurs, se met en route pour Pitt Lake. Le temps y est maussade et le blizzard souffle rendant l’avance des plus pénibles. Au pied de Stave Glacier les hommes découvrent les restes du campement de Brown, dont un pot contenant 11 onces d’or pur. Mais du vieux prospecteur ils ne retrouveront rien. 14

La disparition — et très certainement la mort — de Volcanic Brown ne décourage pas pour autant les aventuriers. Au contraire, si le vieux prospecteur a trouvé le filon, pourquoi pas eux ? Mais la tâche est plus ardue qu’elle n’y paraît.

Peu de temps après la disparition de R.A. Brown, un groupe de financiers de Seattle (Washington) arrive à New Westminster. Eux-aussi ont dans leurs malles la fameuse lettre de John Jackson (qui circule allègrement parmi les chasseurs de trésors). Ils interrogent les anciens amis de Volcanic Brown, puis mettent le cap sur les montagnes. Pendant des semaines, ils explorent la région et en particulier les terres situées au nord de Pitt Lake. Les prospecteurs ne trouvent pas la mine, mais trouvent en revanche des vestiges qui prouvent que John Jackson a bel et bien exploré cette région dans les années 1920. Les hommes rencontrent même une squaw qui leur jure avoir aidé Jackson à regagner la civilisation. 15

Les décennies qui suivent ne sont qu’une répétition de l’histoire : année après année des dizaines de prospecteurs s’aventurent dans les forêts entourant Pitt Lake, chacun jurant qu’il en ramènera l’or de Slumach. Malheureusement tous en reviennent bredouille.

En 1952, le journal Province de Vancouver annonce que La Lost Creek Mine n’est qu’un mythe. C’est du moins les propos rapportés d’un certain J. Stewart Smith, superintendant de la Slumach Lost Creek Mine Ltd, un compagnie minière du sud de la Colombie-Britannique. Smith explique que lui et ses associés ont complété une vaste prospection de la région de Pitt Lake et n’y ont trouvé aucun indice suggérant le moindre filon. 16

Mais tous ne sont pas de cet avis.

En août 1974, un certain Stuart Brown (aucun lien avec Volcanic Brown) écrit au gouvernement de la Colombie-Britannique qu’il a découvert la légendaire Lost Creek Mine. Brown, un employé du service des forêts, ajoute même que ce riche gisement se situerait à la frontière du parc provincial Garibaldi, au nord de Pitt Lake. Il estime la valeur du gisement à plus de 20 milliards de dollars. Le technicien explique avoir découvert l’endroit exact de la mine en procédant à des agrandissements de photographies aériennes. Il prétend aussi s’être rendu sur place où il aurait vu une « rivière remplie de pépites d’or »… mais, curieusement, il n’a pas jugé bon d’en ramener un seul échantillon ! Pendant dix ans, Brown va entretenir un échange épistolaire avec les responsables des ressources naturelles de la Colombie-Britannique, sans toutefois jamais leur apporter la moindre preuve de ses allégations. Et lorsqu’on lui demande pourquoi il ne retourne pas à Pitt Lake pour se « remplir » les poches, il répond de façon laconique qu’il jouit déjà d’une situation financière confortable et qu’il n’a pas besoin de l’or de la Lost Creek Mine. En fait, ses démarches auprès des fonctionnaires ne seraient motivées que par son « désir de rendre service ». Si en exploitant la Lost Creek Mine le gouvernement de la Colombie-Britannique est en mesure de réduire les impôts de ses citoyens, ses efforts, dit-il, n’auront pas été vains. De quoi faire pâlir de jalousie Mère Teresa elle-même.

Dans cette histoire de mine perdue — comme dans presque toute les « chasses au trésor » — il est difficile de situer la frontière entre le mythe et la réalité. Slumach a-t-il réellement trouvé de l’or près de Pitt Lake ? La rivière d’or de Jackson existe-elle vraiment ? Et si toute cette histoire n’est qu’une fable, d’où venait l’or retrouvé dans les effets personnels de Volcanic Brown.

Au fil des ans, de nombreux auteurs ont tenté de départager ces rumeurs. Il est vrai que le lien entre Slumach et l’or de Pitt Lake — si or il y a — reste des plus ténus. Il n’existe aucune preuve que Slumach ait jamais été en possession d’importantes quantités d’or. Lors de la chasse à l’homme déclenchée après le meurtre de Louis Bouvier, l’agent William Moresby, député shérif pour la région de New Westminster, a fouillé de fond en comble la cabane du suspect, sans y trouver la moindre trace d’or 17.  Si Slumach a réellement été vu en possession de pépites d’or — ce qui est très douteux — rien ne prouve qu’elles provenaient d’une « mine perdue ». Au XIXe siècle, beaucoup de prospecteurs ont disparus dans ces régions inhospitalières et inexplorées. Slumach a très bien pu trouver ces pépites sur le corps d’un prospecteur… à moins qu’il ne l’ait assassiné lui-même pour les lui voler. Quant à l’or trouvé par Volcanic Brown, il pourrait très bien provenir de petits gisements sans aucune relation avec l’or de Slumach. Même si la région de Pitt Lake n’est pas particulièrement réputée pour ses ressources aurifère, de nombreux géologues croient néanmoins qu’il pourrait y avoir dans la région des gisements de moindre importance 18.  Volcanic Brown a peut-être trouvé l’un de ces gisements. Enfin, pour ce qui a trait à la « rivière d’or de Jackson », celle-ci reste aussi invisible que l’invraisemblable El Dorado.

Encore aujourd’hui, nombreux sont ceux qui refusent de croire que le Lost Creek Mine puisse n’être qu’un mythe. Pour ces irréductibles, la lettre de Johnson et les pépites de Volcanic Brown sont autant de preuves qui confirment qu’il y a de l’or près de Pitt Lake. Et tant et aussi longtemps qu’il y aura des hommes prêts à risquer leur vie pour s’aventurer dans cette région sauvage et inaccessible, le légende de Slumach et de sa mine perdue continuera d’alimenter les plus folles histoires.

 

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 2, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.277-286
Reproduction totale ou partielle interdite sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de l'auteur.

Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 45
02- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 37
03- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 35
04- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 37
05- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 39
06- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 41
07- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 47
08- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 48
09- Robert W. Nicholson, Lost Creek Mine (Further Beyond, 2002), Chapitre 2
10- Entrevue avec Daryl Friesen réalisée le 23 mars 2005
11- Entrevue avec Robert W. Nicholson réalisée le 23 mars 2005
12- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 49
13- Entrevue avec Daryl Friesen réalisée le 23 mars 2005
14- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 51
15- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), pp. 47-48
16- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 51
17- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), p. 42
18- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 2003), pp. 58-59

 

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