Manipogo, le monstre du lac Manitoba

Un dossier de Christian R. Page



 


Lac Manitoba (Manitoba) — 24 juillet 1960

En ce début d’après-midi, le soleil est à son zénith et il fait un temps magnifique sur le lac Manitoba. Sur la berge — à Manipogo Beach — les plaisanciers sont nombreux à profiter de cet oasis de villégiature. Parmi eux se trouve A.R. Adams, un résident de la localité voisine de Ste-Rose-du-Lac.

 

L’homme marche tranquillement sur la plage quand soudain son attention est attirée par l’émersion de trois « bosses » sombres qui brisent la surface de l’eau. À peine le témoin a-t-il le temps de réaliser l’étrangeté de la situation que les « bosses » se mettent en mouvement. On dirait une sorte d’ondulation comme le ferait une anguille. Ce n’est qu’à ce moment-là que le témoin prend conscience qu’il est en présence non pas d’une, mais de deux bêtes aquatiques filiformes tout à fait inusitées. La plus grande fait six mètres de long et le « bébé » environ 1,5 mètre. La « mère » — en supposant qu’il s’agit d’une mère et de son rejeton — nage en gardant sa tête hors de l’eau. Celle-ci est de forme triangulaire, « comme celle d’un serpent ».

De son point d’observation, Adams estime qu’à elle seule la tête fait au moins 25 cm de large et laisse un sillon de 20 cm. Il n’y voit ni bouche ni yeux. Pour jauger de la vitesse des créatures, le témoin se met à courir en gardant les yeux fixés sur les « bosses » qui continuent d’onduler à la surface du lac. Bien sûr son manège ne passe pas inaperçu et bientôt une vingtaine de curieux observent à leur tour les créatures. Celles-ci se déplacent aussi vite qu’une embarcation à moteur, peut-être à 20 ou 25 km/h.

 

Photographie prise par Richard Vincent le 13 août 1962
-Reproduit avec l'autorisation de UFOROM-

 

Puis, aussi soudainement qu’elles sont apparues, les créatures plongent et disparaissent sous les flots. Pendant un instant, les témoins restent-là, médusés. Ces derniers mois la presse s’est fait l’écho de toute une série d’apparitions mystérieuses rapportées dans les eaux des lacs Manitoba, Winnipegosis et Winnipeg. On raconte que ces lacs — véritables mers intérieures — abriteraient une bête lacustre (ou plusieurs bêtes lacustres) inconnu. Certains lui ont même trouvé un nom : Manipogo. Les yeux toujours rivés sur eaux du lac, A.R. Adams n’en revient toujours pas : pendant près de 45 secondes, il a vu « de ses yeux vu » la bête du lac. 1

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Les lacs Manitoba, Winnipegosis et Winnipeg représentent à eux seuls plus de 70% de toutes les réserves d’eau de la province du Manitoba. Ensemble, ils couvrent quelque 34,600 km2. Réunis, ils sont plus grands que le lac Érié. Leurs eaux présentent une riche biodiversité et la moitié d’entre elles se trouvent en territoire sauvage où les populations sont clairsemées, voire inexistantes. À priori, ces « grands lacs » manitobains constituent un environnement idéal pour l’évolution de grands animaux lacustres.2  Pourtant, contrairement aux lacs Okanagan ou Memphrémagog — où dans leur cas la tradition de monstres lacustres remonte aux légendes amérindiennes — les récits faisant état d’une « bête inconnue » dans les eaux des lacs Manitoba, Winnipegosis et Winnipeg sont tout à fait contemporains.

 

« Lorsque l’on parle de monstres lacustres, explique John Kirk, auteur de In the Domain of the Lake Monsters, la créature du lac Manitoba arrive loin derrière celle du lac Okanagan (C.-B.). Son impact sur la culture populaire est beaucoup plus local que national, comme le sont aussi les bêtes du lac Memphrémagog (QC) ou du lac Pohénégamook (QC). Même en terme de manifestations, la créature du lac Manitoba s’est faite beaucoup plus discrète que ses congénères des autres provinces canadiennes. Néanmoins, les témoignages faisant état d’un animal inconnu dans les grands lacs manitobains (Manitoba, Winnipeg, Winnipegosis, Dauphin, Cedar et Dirty Water) — lesquels sont tous reliés entre eux par un réseau de rivières — sont tout à fait similaires à ceux colligés ailleurs au Canada. On parle ici d’une créature très semblable à celles observées dans le lac Okanagan et dans le lac Memphrémagog. Sur la fois de ces descriptions, il est donc raisonnable de croire que cette créature appartient à la même "espèce lacustre". » 3

 

L’un des tous premiers récits faisant état d’un animal inconnu dans les eaux du lac Manitoba remonte à 1909. Cette année-là, un certain Valentine McKay, un marchand de fourrure pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, rapporte avoir observé un « serpent de mer » près de Graves Point. À l’en croire, la créature, dont la tête émergeait au-dessus de l’eau, se trouvait à quelque 400 mètres de la rive. Elle avait une peau luisante et sombre et se déplaçait lentement. Elle a disparu derrière une presqu’île. 4

Dans les années qui suivent d’autres récits viennent s’ajouter à celui de McKay. À l’hiver de 1918, à Fuller Bay (lac Winnipegosis), un chasseur, Oscar Frederickson, voit les glaces du lac se briser avant d’être soulevées dans les airs. Bien qu’il n’observe aucun animal, le chasseur n’a aucun doute que ce « mouvement des glaces » a été provoqué par un grand animal marin, « comme une baleine qui aurait voulu remonter à la surface ». Le hic, c’est qu’il n’y a pas de cétacés dans le lac Winnipegosis. En 1935, deux autres témoins racontent avoir vu un animal inconnu près de Dirty Water Lake, un prolongement du lac Winnipegosis. La « chose » présentait une sorte de protubérance (une corne ?) derrière sa tête « comme un périscope », de dire les témoins. La tête de l’animal était relativement petite par rapport au reste du corps. Elle était plutôt plate, comme celle d’un « dinosaure », et sa couleur était d’un gris terne « comme un éléphant ». 5

Dans les années 1950 le monstre — baptisé Manipogo — devient de plus en plus populaire. En 1957, après une série d’apparitions très médiatisées, le ministre provincial de l’Industrie et du Commerce, Bud Jobin, propose au gouvernement de mettre sur pied un « expédition scientifique » pour jauger de la réalité de la bête lacustre. Le ministre se dit alors préoccupé pour la sécurité des plaisanciers qui, chaque année, se donnent rendez-vous sur les plages du lac Manitoba. 6

En 1960, l’observation de A.R. Adams fait la une des journaux locaux. Le même été, des pêcheurs rapportent avoir vu une sorte de « reptile marin » émerger à moins de neuf mètres de leur embarcation. Manipogo jouit alors d’un intérêt sans précédent. Il est le « nouveau monstre du Loch Ness » canadien.7  Le Dr James A. McLeod, directeur du département de zoologie de l’université du Manitoba (et l’un des découvreurs du cœlacanthe en 1938), déclare même qu’une espèce animale — rescapée de l’ère préhistorique — pourrait bien vivre dans le lac Manitoba. Le scientifique organise même une expédition sur le lac Manitoba dans l’espoir de prouver l’existence de son monstrueux locataire. C’est la Manipogomania. 8

Le 13 août 1962, Richard Vincent, un lecteur de nouvelles du Dakota du Nord (États-Unis), et John Konefall, un comptable de Dauphin (Manitoba), regagnent leur bivouac situé à l’embouchure de Waterhen River (lac Manitoba). Il est environ 16 h et la surface du lac est comme une mare d’huile. Soudain, à 300 mètres devant leur embarcation, les pêcheurs voient apparaître un long animal filiforme. La créature, une espèce d’anguille géante, se déplace lentement en ondulant le corps de haut en bas. Pendant que Konefall met le cap sur « le monstre », Vincent s’empare de son appareil photo et prend trois clichés de l’animal. À ce moment-là, les témoins se trouvent à moins de 75 mètres de la bête qui nage perpendiculaire à leur embarcation. Les deux hommes ne distinguent pas la tête de l’animal, seulement une longue forme ondulante dont la partie émergée doit faire 3,65 mètres de long. Manipogo — parce que pour les deux hommes il ne fait aucun doute qu’il s’agit de Manipogo — ne semble pas effrayé par le bruit du moteur hors-bord. Il s’éloigne rapidement, distançant aisément l’embarcation, puis replonge sous les flots. Pendant de longues minutes, les deux pêcheurs vont patrouiller le secteur dans l’espoir de voir la bête émerger de nouveau, mais en vain. 9

Deux des photographies de Vincent ne révèlent qu’un remous dans l’eau. Mais la troisième montre clairement une forme sombre à la surface du lac. On y voit aussi le rebord de l’embarcation, une référence indispensable pour juger de la distance et de la dimension de l’animal. Malheureusement, ce qui aurait pu être la première preuve photographique à l’appui de l’existence de Manipogo se retrouve vite au centre d’une controverse médiatique. Après la publication des clichés, les témoins refusent de commenter d’avantage leur observation. Richard Vincent va même jusqu’à démentir être l’auteur des photos.10  Tant et si bien que l’authenticité des clichés est mise en doute. De là à parler d’une habile supercherie il n’y a qu’un pas.


«Comme beaucoup de mes collègues cryptozoologues, raconte John Kirk, j’ai étudié attentivement le cliché de Vincent et Konefall et, pour être honnête, il est bien difficile d’en tirer des conclusions définitives. Primo, nous n’avons aucun repère fiable pour jauger de la taille de l’animal. Même la présence — en premier plan — d’une partie de la chaloupe ne nous renseigne que très peu sur les dimensions de la créature, laquelle paraît d’ailleurs assez petite comparée au montant de l’embarcation. Secundo, on ne distingue aucun remous ou vague autour de l’animal. On n’a pas l’impression qu’il s’agit d’un objet animé. Il pourrait très bien s’agir d’un tronc à la dérive ou d’une grosse branche. Cela dit, l’aspect le plus litigieux de cette photographie ne réside pas dans le cliché mais dans les commentaires de Vincent lui-mêmes. En 1974, lorsqu’on lui a demandé encore une fois de commenter son observation, il a insisté pour dire que lui et Konefall "n’avaient jamais prétendu avoir photographié Manipogo", mais simplement "quelque chose" sur le lac Manitoba. Or "quelque chose" sur le lac n’a rien de très extraordinaire. Dans ces conditions, je pense qu’il est sage de ne pas trop miser sur cette photographie pour juger de l’existence de Manipogo.» 11

 

Au lendemain de l’observation de Vincent et Konefall, les apparitions de Manipogo se font plus discrètes : quelques récits par-ici par-là à peine évoqués dans la presse. Puis, au début des années 1980, après 20 ans d’absence, la bête du lac refait surface. En juillet 1983, des pêcheurs naviguant près de Pelican Rapids (lac Winnipegosis) heurtent avec leur embarcation une créature de 5 mètres de long, « semblable à un serpent ». Au moment de l’impact, la créature sort sa tête de l’eau. Paniqué, l’un des hommes épaule sa carabine et fait feu sur l’animal qui replonge aussitôt apparemment indemne. L’année suivant, Manipogo — ou l’un de ses cousins — est de nouveau frappé par une embarcation. L’incident se produit à Traverse Bay (lac Winnipeg). Là encore, les témoins parlent d’un grand animal sombre semblable à un serpent. 12

À l’été de 1987, Allan McLean et sa famille naviguent près de Portage Bay (lac Manitoba). Soudain, les plaisanciers voient émerger à quelques encablures une masse sombre. La « chose » se déplace en laissant un long sillage derrière elle. Seul son dos est visible. Elle n’a ni écailles ni fourrure. Elle nage d’abord parallèle au rivage puis change de direction et fonce sur le bateau des McLean. Ceux-ci mettent rapidement les gaz et s’éloignent à toute vitesse. Pour eux, il ne fait aucun doute que cette « chose » n’a rien à voir avec un poisson ou avec un tronc d’arbre à la dérive. 13

La présence d’un grand animal dans les eaux des lacs Manitoba, Winnipegosis et Winnipeg semble à peu près indéniable. Par contre, son identité est loin de faire l’unanimité. Si les partisans du monstre parlent volontiers d’une espèce lacustre inconnue, les sceptiques, eux, rappellent que les rivières et les lacs manitobains sont réputés pour leurs esturgeons, certains faisant plus de trois mètres de long.14  Nul doute qu’avec leur dos bosselé et ces écailles qui leur donnent une allure préhistorique, les grands esturgeons du Manitoba ont probablement alimenté plus d’une apparition de monstre lacustre. Mais est-ce suffisant pour expliquer toutes les apparitions de Manipogo ? Qui plus est, est-il nécessaire de rappeler que certaines de ces apparitions ont été rapportées par des pêcheurs aguerris. Beatrice Hannah est l’un de ces témoins. Il y a quelques années, elle pêchait en compagnie de son mari au sud du lac Manitoba, près de Delta Beach.

 

« Il devait être aux alentours de 19 h 30, se rappelle Beatrice Hannah. J’ai soudainement entendu un bruit, comme celui d’un vague se brisant sur un mur. Je me suis retourné et j’ai vu un "bouillonnement" dans l’eau. Juste derrière, je pouvais distinguer la tête d’un animal. Elle se dressait à au moins 30 cm hors de l’eau et ressemblait à celle d’un cheval. Moi et mon mari étions peut-être à 20 ou 30 mètres de cette créature qui se déplaçait très rapidement. Elle s’est dirigée vers les hauts fonds puis elle a plongé sous l’eau. Du début à la fin, je dirais que l’animal est resté visible pendant au moins deux minutes. Après qu’il eut disparu, mon mari m’a avoué que c’était la deuxième fois qu’il le voyait dans ce même secteur. La première fois c’était il y longtemps, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent.

Je ne sais pas ce que c’était, mais ce n’était certainement pas un poisson. Les poissons ne peuvent pas nager en gardant leur tête hors de l’eau, comme le faisait cette créature. Sa tête était bien visible. C’était impossible à confondre avec un poisson. » 15

 

Existe-il une communauté d’animaux inconnus — des cryptides pour utiliser le jargon des experts — vivant dans les eaux des grands lacs du Manitoba ? Entre l’absence de preuve et les moqueries des sceptiques, il y a la sincérité des témoins. Mais, comme le disait si bien le romancier canadien (d’origine suisse) Pierre Billon.

« Que vaut la sincérité du témoin, quand c’est l’exactitude du témoignage qui importe ». 16

 

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 1, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.285-294
Reproduction totale ou partielle interdite sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de l'auteur.

Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), p. 140
02. Betty Sanders Garner, Canada’s Monsters (Potlatch Publications, 1976) p. 48
03. Entrevue avec John Kirk réalisée le 21 mars 2005
04. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), p. 138
05- Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), pp. 138-139
06. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), p. 140
07. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), pp. 140-141
08. Betty Sanders Garner, Canada’s Monsters (Potlatch Publications, 1976) p. 49
09. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), p. 143
10. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), pp. 143-144
11. Entrevue avec John Kirk réalisée le 21 mars 2005
12. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), p. 144
13. Chris Rutkowski, Unnatural History, True Manitoba Mysteries (Chameleon Publishers, 1994), pp. 144-145
14. http://www.mhs.mb.ca/docs/transactions/3/manitobafisheries.shtml
15. Entrevue avec Beatrice Hannah réalisée le 30 mars 2005
16. http://www.evene.fr/citations/mot.php?mot=billon&p=2

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