L’écrasement de Shag Harbour

Un dossier de Christian R. Page



 

Dartmouth (Nouvelle-Écosse), 4 octobre 1967.

Il est 22 h. Dans la maison de la famille Styles, en banlieue de Halifax, le jeune Chris (12 ans) vient de fermer sa radio et se prépare à se mettre au lit. En regardant par la fenêtre de sa chambre, il remarque une lumière orange qui vole en direction du port. L’objet irradie comme s’il était fait d’un métal en fusion. Il traverse le ciel sans faire le moindre bruit et s’éloigne vers l’Ouest.

Pour ne pas perdre de vu l’objet derrière les buildings, situés à l’entrée de la baie, le jeune Styles sort à l’extérieure. L’objet est toujours là. De plus en plus intrigué, le garçon courre jusqu’au Mayflower Club, un club social dont le terrain offre une vue imprenable sur le port de Halifax. De son nouveau point d’observation, Chris Styles peut mieux détailler l’objet qui évolue à présent juste au-dessus des flots. Il s’agit d’une grosse sphère sans aucune aspérité ou structure. Elle se déplace lentement et en silence. En la comparant aux bateaux amarrés, l’adolescent estime sa taille entre 15 et 18 mètres.
 
 

 

Pendant de longues minutes, le jeune Styles regarde ce curieux aéronef s’éloigner en direction du Sud-Ouest. Il n’imagine pas encore influence qu‘aura cette observation sur le reste de sa vie, ni son importance dans la courte histoire de l’ufologie canadienne. 1


Le pays est sur le point d’être le théâtre de son premier crash d’OVNI ; un « Roswell » made in Canada.

 

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Une heure après l’observation de Chris Styles, Laurie Wickens (18 ans) et quatre de ses amis roulent sur l’autoroute 3, en direction sud. Alors qu’il s’engage dans les rues de Shag Harbour, un village de pêche situé à 250 km de Halifax, Wickens remarque la présence d’un objet étrange dans le ciel. On dirait une grande masse sombre d’une quinzaine de mètres de diamètre entourée de lumières ambre. Surpris, il en informe ses passagers qui à leur tour observent l’objet qui descend lentement, dans un angle de 45o. D’où ils se trouvent, ils ont l’impression que l’engin va s’abîmer en mer. La nuit est claire, sans lune et les témoins sont bien certains qu’il ne s’agit pas d’un phénomène atmosphérique ou astronomique. 2

Au même moment, à quelques kilomètres de là, près de Cape Sable Island, Dave Kendricks et Norman Smith roulent en direction de Shag Harbour. 3

 

« Nous étions à la hauteur de Bear Point Woods quand nous avons aperçu cinq lumières dans le ciel, raconte Normand Smith. Il y en avait quatre qui étaient disposées sur la partie basse de l’objet et une autre placée plus haut, vers l’arrière. Les lumières situées à la base étaient beaucoup plus grosses. L’objet se déplaçait en suivant un angle vers le sol. Nous nous sommes arrêtés pour mieux voir la scène. L’engin s’est immobilisé à peu près au même moment. Il était tout à fait statique dans le ciel. Après quelques minutes, nous sommes repartis en direction de Shag Harbour.4 »

 

Pendant ce temps, Laurie Wickens et ses amis traversent les rues du village, presque désertes à cette heure-ci. Ils ont toujours les yeux rivés sur ce mystérieux objet. Puis, au détour de la rue principale, l’OVNI disparaît derrière les arbres et une colline. Les jeunes décident de rouler jusqu’au stationnement d’une usine de transformation (le Irish Moss plant), lequel est juché sur un promontoire qui surplombe la baie. « De là, se disent-il, ils pourront mieux observer l’objet ». Et ils ont raison... 5

Depuis leur promontoire, Wickens et ses amis continuent de suivre les évolutions de l’OVNI. Les lumières ambre observées plus tôt se sont éteintes pour être remplacées par une sorte de phare qui tourne sur la masse sombre de l’objet. Celui-ci se trouve alors à quelque 300 mètres de la côte. Il continue à perdre de l’altitude, puis bientôt se « pose » sur les flots. 6

Pendant un moment les témoins s’interrogent sur ce qu’ils doivent faire. Wickens décide de se rendre jusqu’à Woods Harbour où il pourra utiliser le seul téléphone public de la région pour prévenir la Gendarmerie Royale cantonnée à Barrington Passage. Pendant ce temps, ses compagnons continueront de scruter la mer... au cas où... 7

Au bureau de la gendarmerie, c’est le caporal Victor Werbicki qui prend l’appel. Wickens l’informe que lui et ses compagnons ont observé ce qu’ils croient être un petit avion en train de s’abîmer dans la mer au large de Shag Harbour. Le jeune insiste pour dire qu’il n’est pas ivre et que les autorités doivent faire vite si elles veulent retrouver des survivants. 8

 
Malgré l’aplomb du jeune Wickens, Werbicki reste indécis. Et s’il ne s’agissait que d’une plaisanterie... d’un canular de fin de soirée ? Ça ne serait d’ailleurs pas la première fois que des collégiens se paient la tête de la police ! L’officier vient à peine de poser le combiné que le téléphone sonne de nouveau. Une certaine Mary Banks, de Maggie Garron’s Point, lui raconte qu’elle a vu un « avion » s’écraser dans la mer près de Prospect Point, à l’ouest de Shag Harbour.9  Cette fois l’officier n’a plus de doute. Il contacte à leur domicile les agents Ron O’Brien et Ron Pond et leur demande de rappliquer au plus vite.10  Puis le téléphone sonne encore. Un homme de Bear Point raconte qu’il a entendu une sorte de sifflement, puis, en relevant la tête, il a vu des lumières tomber dans la mer au large de Shag Harbour.11  En tout, plus d’une dizaine de témoins vont contacter le poste de Barrington Passage pour signaler l’écrasement d’un objet volant inconnu dans la baie de Shag Harbour.

Un peu avant minuit, l’agent Werbicki et ses hommes se rendent à leur tour dans le stationnement du Irish Moss plant. Sur place, ils y retrouvent Laurie Wickens et ses compagnons. Ils sont bientôt rejoints par d’autres témoins, dont Wifred Smith et son fils Norman, eux-aussi attirés par la présence de l’étrange objet. Du promontoire, les policiers observent deux lumières ambre juste à la surface de l’eau. L’avion — ou quoi que ce soit d’autre — semble flotter sur la mer. « Mais pour combien de temps encore ? », s’interrogent les témoins.12  Inquiet, Werbicki ordonne à l’agent O’Brien de se rendre à la première maison du village pour téléphoner au Centre de coordination des gardes-côtes à Halifax. Il est impératif de savoir si un avion a été porté manquant. Mais à peine le policier a-t-il le temps de remonter en voiture que quelqu’un lui cri que l’objet est en train de sombrer. En effet, au loin, les lumières diminuent d’intensité puis disparaissent. Le mystérieux objet de Shag Harbour vient apparemment de couler à pic. 13

À la demande de la GRC, Bradford Shand et Lawrence Smith — deux pêcheurs de la région et propriétaires de bateaux — se rendent rapidement sur les lieux du « naufrage ».14  Mais ils ne trouvent rien : ni épave ni survivant. Par contre, sur une surface de plusieurs dizaine de mètres, la mer est couverte d’une espèce de mousse jaunâtre.

 

« En arrivant près des lieux du naufrage, se rappelle Normand Smith (qui accompagnait son oncle Lawrence Smith), nous avons vu cette mousse jaune-orange qui flottait sur l’eau. Elle couvrait tout le secteur sur une épaisseur de 4 à 6 pouces (10 à 15 cm). C’était vraiment très épais. Nous l’avons traversée une première fois, puis nous avons fait demi-tour. En retournant le bateau, j’ai vu qu’un amoncellement s’était formé à l’avant de l’étrave. J’ai pris un filet et je l’ai plongé dans la mousse pour en ramasser un peu. Quand je l’ai ramené, le filet était vide. Il n’y avait aucune trace de mousse, aucune coloration orange ni aucune odeur. Nous avons traversé cette mousse deux autres fois — toujours à la recherche de l’objet — avant qu’elle ne disparaisse.15 »

 

Pendant près d’une heure, les pêcheurs vont sillonner la baie, sans succès. Vers 00 h 45, un patrouilleur des gardes-côtes, le Coast Guard Cutter 101, arrive sur place. Son capitaine, Ronnie Newell, informe les agents de la GRC — montés avec les pêcheurs — qu’aucun n’avion — commercial ou privé — n’est pour l’instant porté manquant. À l’instar des pêcheurs, les gardes-côtes patrouillent eux-aussi la baie, sans plus de succès. Ils ne trouvent aucune trace de l’aéronef ou de ses passagers. Dans les heures qui suivent, six autres bateaux de pêche vont se joindre aux recherches, mais en vain. L’objet tombé dans la baie de Shag Harbour n’a apparemment fait aucun débris… ni survivant. 16

Malgré l’absence de preuves matérielles, les autorités prennent l’affaire très au sérieux. Le Centre de coordination de Halifax envoie au quartier général des Forces armées canadiennes, à Ottawa, un télex les informant qu’un objet « de nature inconnue » a certainement sombré dans la baie de Shag Harbour. Parallèlement, des plongeurs, à bord du HMCS Granby, sont envoyés sur les lieux. Ils y resteront jusqu’au 8 octobre. Leurs recherches sous-marines s’avèreront aussi infructueuses que celles entreprises en surface.17  Un rapport de l’incident est même transmis aux enquêteurs du Colorado Project, une commission d’enquête sur les OVNIS parrainée par l’U.S. Air Force.18  Mais faute de nouveaux développements, l’affaire de Shag Harbour commence à s’essouffler. À la fin du mois d’octobre, une note laconique est transmise au quartier général de la GRC à Ottawa. Elle résume les faits sans offrir de conclusions.

« Le 4 octobre 1967, juste au-dessus de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, un caporal de la GRC et six autres témoins ont observé ce qu’ils croient être un objet volant non identifié. L’objet, estimé à 60 pieds (18 mètres) de long, se déplaçait initialement en direction de l’Est. Durant l’observation, l’OVNI a perdu de l’altitude et a frappé la surface de l’eau en provoquant de "brillantes éclaboussures". Pendant un instant, seule une lumière blanche est demeurée visible à la surface. Le caporal de la GRC a voulu se rendre jusqu’à cette lumière blanche, mais arrivé sur place, l’objet a coulé. Les recherches menées dans les environs n’ont pas permis de trouver le moindre débris permettant de déterminer la nature exacte de cet objet. Des recherches sous-marines, menées par des plongeurs du département de la Défense nationale, n’ont rien trouvé non plus.19 »

 

Puis plus rien… L’affaire de Shag Harbour va tomber dans l’oublie pendant un quart de siècle. En 1992, un ufologue local, Chris Style, lui-même témoin de l’incident de Shag Harbour, entreprend de ré-enquêter l’affaire.20  À l’en croire, la version officielle des autorités serait très éloignée des événements factuels. Contrairement aux déclarations de l’époque, ce n’est pas un, mais deux objets qui auraient plongé au large de Shag Harbour. Ces objets seraient demeurés immergés pendant quelques jours avant de se diriger vers l’état du Maine d’où ils se seraient envolés. D’après des informations obtenues par Chris Style sous le couvert de l’anonymat, ces manœuvres sous-marines auraient même été suivies par les sonars du Centre de détection des Forces armées canadiennes, à Shelburne (N.-É.).

« Cette nouvelle version des faits est beaucoup plus qu’une simple rumeur, précise l’ufologue canadien Don Ledger. Si l’on tient compte de l’ensemble des témoignages et des documents obtenus jusqu’à maintenant, il est possible de replacer toutes ces anecdotes dans une perspective globale. Nous pensons maintenant qu’il n’y avait pas un, mais deux objets. Ces engins se seraient posés sur l’eau avant de plonger. L’un de ces objets est celui maintenant bien connu de Shag Harbour. L’autre se serait posé plus loin, le long de la côte, près de Woods Harbour. Pour ce qui a trait au premier l’objet — celui de Shag Harbour — il se serait ensuite déplacé sur une distance d’une trentaine de kilomètres vers le Nord-Est. Nous croyons que cet objet a séjourné un certain temps au fond de la mer, par quelque 80 pieds (25 m) de profondeur, au large du phare qui marque l’entrée du port de Shelburne, en face de McNutts Island. Rappelons qu’à l’époque il y avait là une importante base militaire canadienne, base qu’utilisait aussi les forces navales américaines (NAVY) pour des opérations sous-marines top secret. À en croire les témoignages de certains plongeurs canadiens, les autorités auraient "monitoré" pendant près d’une semaine ces deux objets — l’un a Woods Harbour et l’autre à Shelburne Harbour — qui faisaient entre 40 à 60 pieds (12 à 18 m). Puis les objets se seraient "regroupés" au large de Woods Harbour, face aux côtes de l’état du Maine, d’où ils auraient décollé. Nous avons un témoignage enregistré une semaine après l’incident de Shag Harbour rapportant que deux objets non identifiés ont été vus sortant de la mer, près de Woods Harbour. Ces engins auraient grimpé dans le ciel avant de s’éloigner vers les États-Unis.21 »

 

En 1995, sur l’initiative de Chris Style, une partie de la baie de Shag Harbour a été sondée à l’aide de sonars et de magnétomètres.22  Malheureusement, aucun élément susceptible de confirmer au d’infirmer les événements allégués de 1967 n’a été découvert. Pour l’instant, l’affaire de Shag Harbour demeure ouverte… et inexpliquée.23



« Je crois qu’il y a vraiment quelque chose "d’exotique" qui a plongé au large de Shag Harbour, ajoute Don Ledger. Et quand je dis : "je crois", ce n’est pas un acte de foi. J’y crois parce que toutes les autres possibilités ont été écartées. Ce soir-là il n’y a eu aucune entrée de météorite ou de satellite et aucune "disparition" d’avion. Pourtant, un objet a bel et bien plongé dans la baie de Shag Harbour. De nombreux témoins l’ont vu, dont des policiers de la GRC. C’était un objet étrange dont la nature demeure encore incertaine.24 »

 

En 2001, Chris Style et Don Ledger ont publié Dark Object, un livre retraçant les événements de Shag Harbour. Des événements qui, à ce jour, demeurent uniques dans l’histoire du Canada… 

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 2, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.261-270
Reproduction totale ou partielle interdite sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de l'auteur.

Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 4-8
02. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 29
03. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 35
04. Entrevue avec Norman Smith réalisée le 2 juin 2005
05- Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 30
06. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 30
07. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 30-31
08. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 31
09. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 31-32
10. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 34
11. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 32-33
12. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 39
13. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 40-41
14. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 41
15. Entrevue avec Norman Smith réalisée le 2 juin 2005
16. Don Ledger, Maritime UFO Files (Nimbus Publishing, 1998), p. 85
17. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), p. 65
18. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 51-52
19. Note de la GRC (Archives nationales du Canada)
20. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 54-55
21. Entrevue avec Don Ledger réalisée le 2 juin 2005
22. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 126-127
23. Don Ledger et Chris Styles, Dark Object (Dell Publishing, 2001), pp. 149-150
24. Entrevue avec Don Ledger réalisée le 2 juin 2005

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