Le poltergeist de Saint Catharines

Un dossier de Christian R. Page



 

Saint Catharines (Ontario), 7 février 1970.

En vitesse, l’agent Robert Crawford grimpe les escaliers menant à l’appartement du deuxième étage. Arrivé sur le palier, il frappe à la porte sans retenu. Presque aussitôt une femme dans la trentaine lui ouvre.

-    Je viens de chez votre voisine, commence le policier…

-    Suivez-moi, interrompt la femme.

Sur les talons de son hôtesse, l’agent traverse la cuisine et un long corridor. À l’autre bout, trois personnes se tiennent sur le seuil d’une des chambres. Elles sont visiblement fascinées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux. En voyant l’agent Crawford, elles s’écartent. Le policier s’approche et jette un coup d’œil dans la pièce. Il n’en croit pas ses yeux.

La chambre est celle des deux jeunes garçons du couple : Peter et Mark. L’ameublement se résume à deux lits jumeaux, deux bureaux d’enfants et une table basse. Mais le policier ne porte qu’une attention relative à ces détails. Ce qui le frappe surtout c’est que l’extrémité d’un des lit flotte littéralement à 60 cm du sol.

Il n’y a aucun point d’appui. Le pied du lit se tient dans l’air comme s’il était soutenu par des mains invisibles. L’agent Crawford s’approche et exerce une pression sur le montant d’acier jusqu’à le remettre en contact avec le plancher. Il doit appuyer de tout son poids pour arriver à ses fins. Mais dès qu’il le relâche, le pied du lit — et seulement cette extrémité — remonte lentement jusqu’à 60 cm. Le policier regarde sous le lit : inspecte le montant ; s’assure qu’il n’est pas la victime d’une supercherie. Il doit se rendre à l’évidence : il n’y a aucune explication rationnelle au phénomène en cours.
 


De par sa formation, l’agent Crawford a été préparé à faire face à n’importe quelle situation : une bagarre, un meurtre, un vol à main armée, un accident de la route. Mais comme réagir quand l’agresseur est… invisible.

 

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Le 6 février 1970, le constable Robert Crawford de la police de Saint Catharines (Ontario) est dépêché au 237 Church Street pour y répondre à un appel concernant une dispute conjugale. Alors qu’il s’apprête à quitter les lieux — à l’issue de son intervention — le policier est accosté par une autre locataire de l’immeuble : Barbara Page. Celle-ci l’implore de monter à son appartement du deuxième étage. La jeune mère de famille, visiblement au bord des lames, lui raconte que depuis 10 jours son logement est le théâtre de phénomènes inexplicables.1  Tout aurait commencé par des « grattements » et des coups frappés dans les murs. Ensuite, des meubles se seraient mis à bouger — comme poussés par des mains invisibles — et des portes se seraient ouvertes, sans que personne ne les ait touchées.2  Des murs en plâtre auraient même été défoncés comme si quelqu’un — ou quelque chose — avait violemment frappé depuis l’intérieur du mur ! Jusque-là, d’expliquer Barbara Page, ces manifestations n’auraient sans doute pas nécessité l’intervention de la police, si depuis quelques jours l’un de ses fils, Peter (11 ans), n’était pas devenu à son tour la victime de ces forces invisibles.3  À en croire Barbara, l’enfant aurait été frappé par des objets lancés par une « entité invisible ». Il aurait aussi été poussé hors de son lit par des forces inexplicables.

L’affaire paraît invraisemblable, mais Barbara Page n’est pas la seule à témoigner de ces manifestations. Il y a aussi son mari, John, leurs fils, Peter et Mark (8 ans)4,  et même un prêtre catholique, le père Stevens, présent au moment de la visite de l’agent Crawford. L’ecclésiastique jure qu’il a vu plusieurs de ces phénomènes, dont le lit du jeune Peter qui aurait été poussé au milieu de la chambre, mû par quelque force mystérieuse. 5

Pendant que l’agent Crawford s’efforce d’écrire un rapport détaillé des événements, les Page lui font visiter l’appartement, lui montrant chaque méfait causé par l’entité invisible : ici c’est un mur qui a été défoncé, là une commode qui a été renversée. Puis, alors que toute la troupe se tient au milieu du living room, le policier entend un vacarme venant de le cuisine : l’une des chaises placées contre la table a été poussée jusqu’à l’entrée du corridor. Pourtant l’agent est bien certain qu’il n’y avait personne dans la pièce. Devant son air ahuri, le père Stevens ne peut que lui répéter que c’est là le genre de phénomènes auxquels sont confrontés les Page depuis plusieurs jours… 6

Pour John et Barbara Page l’affaire a commencé deux semaines plus tôt par des « grattements » et des coups frappés dans les murs. Ils en ont informé leur propriétaire qui à son tour a contacté les autorités municipales. Des ingénieurs se sont alors rendus sur place pour inspecter de bâtiment, mais ils n’ont rien découvert qui aurait pu expliquer ces manifestations, des manifestations d’ailleurs « exclusives » à l’appartement des Page. Entre le 28 janvier et le 2 février, ce sont les employés de la compagnie du gaz et les enquêteurs du service des incendies qui ont inspecté l’endroit. Mais eux non plus n’ont pas trouvé la moindre anomalie. Ce qui n’a pas empêché les meubles de bouger et le jeune Peter d’être tourmenté par quelque « invisible » agresseur… 7

Le 7 février, vers 22 h., l’agent Crawford retourne au 237 Church Street, toujours pour ces mêmes querelles conjugales. Le policier procède à l’arrestation d’un homme qu’il confie momentanément à son collègue patrouilleur, l’agent Richard T. Colledge. Pendant que l’agent Crawford prend la déposition de la compagne du prévenu, une autre femme entre précipitamment dans l’appartement. Elle est en proie à un choc nerveux. Celle-ci explique qu’elle revient de l’appartement des Page où elle a vu un lit qui « flottait » littéralement dans l’air.8  Quatre à quatre, le policier grimpe les marches jusqu’à l’appartement. Ce qu’il y voit le laisse pantois. Dans la chambre du jeune Peter, l’une des extrémités du lit (le pied) se tient à 60 cm du sol. Il n’est soutenu par aucun objet ou support. L’agent Crawford — comme il l’écrira plus tard dans son rapport — n’en croit pas ses yeux. Outre les Page, deux amies de Barbara sont également présentes. Elles racontent qu’un peu plus tôt dans la journée elles ont vu des meubles bouger tout seuls. Une chaise berçante se serait entre autres mise « à sautiller » de gauche à droite ; aurait traversé la pièce et se serait renversée. L’agent Crawford courre chercher son collège, le constable Colledge. 9

« Avant cette intervention, raconte Richard T. Colledge, j’avais entendu mon collègue parler de cet appartement de Church Street où des meubles se déplaçaient tout seuls. Puis un soir nous avons été appelés à cette adresse pour une toute autre affaire. Au cours de notre intervention, mon collègue [Crawford] m’a demandé de le suivre jusqu’à l’appartement du 2e étage. Lorsque nous sommes arrivés dans la chambre, situé de l’autre côté de la cuisine, tout était redevenu normal. Nous avons décidé de rester un peu, pour voir si d’autres phénomènes allaient se produire. Nous n’avons pas été déçus. À un moment donné, je me tenais face à la chambre et mon collègue interrogeait les parents et le plus vieux des garçons. Soudain, j’ai vu un cadre se décrocher et tombé au pied du lit. Le cadre était accroché au-dessus du lit. Pour tomber là où il est tombé, il a dû décrire une longue trajectoire en arc au-dessus du lit. Il n’est pas simplement tombé ; il a littéralement volé dans la pièce. Inutile de dire que j’ai vite compris qu’il y avait de drôles de choses qui se produisaient dans cet appartement. » 10

 

Dans les jours qui suivent au moins cinq autres policiers de Saint Catharines vont être témoins d’événements étranges au 237 Church Street. Toutes ces manifestations semblent tourner autour du jeune Peter. Lorsqu’il est absent, les « bizarreries » cessent pour reprendre dès qu’il rentre à la maison.11  Si l’hypothèse de la fraude ou de la manipulation est écartée, il n’en reste pas moins que l’enfant est sans aucun doute « l’agent » de ces phénomènes. À un moment donné par exemple, l’un des policiers présents, l’agent Bill Weir, voit de ses propres yeux un journal placé sur une table basse se soulever dans les airs pour être lancé en direction du garçon qui est atteint en plein visage. Son collègue, l’agent Crawford — qui se rend presque quotidiennement au 237 Church Street — s’efforce de tout consigner par écrit.

« À un moment donné, il y a un coup et un bruit semblable à celui d’un objet qui tombe par terre. Je suis allé dans la chambre des enfants et l’un d’eux [Peter] s’est réveillé comme j’entrais. J’ai allumé la lumière et j’ai constaté qu’une poupée — qui était accroché au mur à une hauteur d’environ 6 pieds (1,8 m) — se trouvait maintenant à côté de l’enfant. Comme la mère commençait à paniquer, j’ai demandé au garçon de réveiller son frère et d’aller se coucher dans la chambre de leurs parents. Sur ces entrefaites, l’agent McMenamin est arrivé accompagné de M. et Mme Asher [des voisins]. Tout le monde s’est regroupé au salon. J’ai répété aux enfants d’aller se coucher dans la chambre de leurs parents. Aussitôt, sans aucune raison, un cadre accroché au mur s’est décrocher et est tombé directement sur la tête du plus vieux des garçons. Une minute plus tard, une lampe dans la chambre à coucher s’est renversée et un gros coffre a commencé à bouger. Il y avait aussi une chaise, placée à l’autre bout de la pièce. Celle-ci s’est soulevée dans les airs avant de retombé brusquement sur le sol. » 12

 

À une autre occasion, l’agent Crawford voit la chaise où est assis Peter se renverser violemment, faisant basculer l’enfant entre le mur et le meuble.13 

Le 11 février, en après-midi, les Page logent un autre appel au service de police. Trois agents sont envoyés sur les lieux : les constables Weir et Richardson et le détective Bill Sandison. À leur arrivée, ils apprennent que les manifestations ont perdurées toute la journée. Il y a sur place une dizaine de personnes ; des parents et des amis venus réconforter la famille. Il y a aussi Monseigneur Delaney, de la cathédrale de Saint Catharines. À l’instar des jours précédents, les policiers assistent impuissants à un certain nombre de manifestations, dont la « lévitation » de la chaise du jeune Peter.14  Les témoins se comptent maintenant par dizaines. Une fuite médiatique est de plus en plus à craindre…

Le lendemain, les craintes se matérialisent : le journal local, The Standard, tire sur cinq colonnes : Présence fantomatique dans un appartement de Church Street, la police et des médecins tentent de voir l’esprit qui hante un garçon.15  La manchette déclenche un véritable cirque médiatique. Des quatre coins du pays — et même de l’étranger — des dizaines de journalistes, d’experts ou de simples curieux téléphonent aux autorités. Tous veulent en savoir d’avantage sur ces phénomènes inexplicables. L’affaire prend de telles proportions que la famille doit recourir aux services d’un avocat pour « gérer » la crise. La télévision nationale (CTV) présente un reportage sur cette affaire et des radios de Toronto en font leur sujet du jour. Le « fantôme de Saint Catharines » est une aubaine pour la presse à sensations. 16

Pour les Page, la situation devient insupportable. Si les médias ont respecté jusqu’à maintenant leur anonymat, il en va autrement dans leur quartier où ils sont connus. Les voisins les interpellent ; les questionnent mi-figue mi-raisin sur « le fantôme de Peter ». À l’école, le garçon est victime des moqueries de ses compagnons. L’affaire n’a que trop durée. Vers la fin du mois, les Page quittent Saint Catharines pour aller loger chez des parents, à Montréal.17  Durant leur séjour, ils n’observeront aucun phénomène particulier, ni en présence de Peter ni en son absence. 18

Lorsqu’ils reviennent dans leur appartement de Church Street, tout semble être définitivement rentré dans l’ordre. Ces étranges manifestations qui pendant des semaines leur auront empoisonné l’existence semblent bel et bien terminées. Les Page ne reporteront aucun autre incident insolite. 19

Aujourd’hui, on ignore ce qu’il est advenu de la famille. Les Page n’ont plus jamais reparlé publiquement de ces événements. Quant aux policiers municipaux, ceux-ci n’oublieront jamais ce mois de février 1970.

« À l’époque, cette histoire était LE sujet des discussions de tous, se rappelle Richard Colledge. Même les policiers qui n’avaient rien vu de ces événements ne doutaient pas de leur réalité. Ils faisaient confiance à leurs collègues et si les "gars" disaient qu’ils avaient vu ces événements, c’est qu’ils les avaient vus. Tous étaient d’avis qu’il devait s’agir d’un phénomène de poltergeist, même si on n’était pas très familier avec ce mot. Les phénomènes semblaient toujours tourner autour de ce jeune garçon, Peter, et on en a déduit qu’il devait en être la cause en quelque sorte. » 20

 

Dans la plupart des cas de poltergeist, les experts doivent s’en remettrent essentiellement aux témoignages pour évaluer l’événement. Il n’existe que très peu de photographie — et encore moins de films — montrant un poltergeist en action, d’où l’importance des récits. Mais rares sont les incidents qui, à l’instar de celui de Saint Catharines, présentent un si grand nombre de témoins et des témoins d’une aussi bonne qualité. Un cas presque unique dans les annales de l’étrange.

 

« L’affaire du poltergeist de Saint Catharines, raconte l’auteur John Robert Colombo, est un cas tout à fait extraordinaire. Les phénomènes observés dans cet appartement de Church Street étaient pour le moins étonnants. On a les rapports policiers de ces événements qui mentionnent qu’il y avait aussi parmi les témoins un avocat et un prête, venu là pour y pratiquer un exorcisme. Tous ces gens jurent avoir vu des manifestations dignes du film "L’exorciste". On parle d’un lit qui flottait dans l’air, des objets qui étaient lancés sur les murs, des penderies qui se renversaient et des bureaux qui bougeaient tout seuls. Devant ce genre de manifestations, on peut aisément comprendre la peur des locataires qui étaient tout à fait terrifiés. Les rapports policiers sont surprenants à lire parce qu’ils décrivent des événements qu’on ne retrouve pas généralement dans ce genre de document. Les constables ne se livrent pas des canulars semblables. Ils y rapportent une foule de manifestations qu’ils qualifient "d’activités phénoménales". On n’a jamais trouvé d’explications à ces événements. » 21

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 1, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.35-44
Reproduction totale ou partielle interdite sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de l'auteur.

Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01. Rapport de l’agent Robert Crawford daté 6 février 1970
02. SheilaHervey, Some Canadian Ghosts (Pocket Book, 1973), p. 98
03. SheilaHervey, Some Canadian Ghosts (Pocket Book, 1973), p. 98
04. Rapport de l’agent Robert « Bob » Richardson daté de 12 février 1970
05- Rapport de l’agent Robert Crawford daté 6 février 1970
06. Rapport de l’agent Robert Crawford daté 6 février 1970
07. Allen Spraggett, New World of the Unexplained, Signet Book, 1976), pp. 180-181
08. Rapport de l’agent Robert Crawford daté 7 février 1970
09. Rapport de l’agent Robert Crawford daté 7 février 1970
10. Entrevue avec Richard Tesdale Colledge réalisée le 28 avril 2005
11. SheilaHervey, Some Canadian Ghosts (Pocket Book, 1973), pp. 97-98
12. Rapport de l’agent Robert Crawford daté 7 février 1970
13. Rapport de l’agent William Weir daté du 10 février 1970
14. Rapport de l’agent Robert Richardson daté du 12 février 1970
15. Ron Whitmarsh, Police, Doctors Try to Spot Spirit Which Haunts Boy (The Standard, 12 février 1970)
16. C. Swayze, Family With Ghost Takes A Vacation As Out-Of-Town Newsman Flood City (The Standard, 17 fev. 1970)
17. SheilaHervey, Some Canadian Ghosts (Pocket Book, 1973), p. 98
18. Michael Clarkson, When Beds Float (Key Porter Book, 2005), p. 61
19. Michael Clarkson, When Beds Float (Key Porter Book, 2005), p. 61
20. Entrevue avec Richard Tesdale Colledge réalisée le 28 avril 2005
21. Entrevue avec John Robert Colombo réalisée le 20 septembre 2005

 

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