La légende de la Lost Lemon Mine

Un dossier de Christian R. Page



 

Highwood Mountains (Alberta), été 1870.

Le soleil a dépassé son zénith, lorsque les deux cavaliers entreprennent de redescendre l’un des versants rocheux qui bordent la chaîne montagneuse des Highwood. Depuis l’aube, ils ont prospecté sur plusieurs kilomètres et il est temps, se disent-ils, de prendre une pose.

 

Au détour d’un groupe de grands pins, dont plusieurs atteignent 20 mètres de haut, les hommes aperçoivent les reflets d’une rivière toute proche : l’endroit idéal pour se restaurer et faire boire les chevaux. Le paysage y est magnifique avec, à leur gauche, les cimes enneigées des Highwood Mountains et, à droite, les sommets arrondis des monts Porcupine. Entre les deux, à perte de vue, s’étend une vaste forêt de conifères.

Alors qu’il se penche pour remplir son gobelet d’eau fraîche, l’un des hommes, un solide gaillard d’une quarantaine d’année, est surpris par d’étranges reflets dans l’eau.
 


Le courant de la rivière à cet endroit est plutôt léger et l’homme a l’impression que se sont les roches, à fleur d’eau, qui jettent ces reflets. Il s’avance dans la rivière jusqu’à mi-cuisse, plonge la main dans l’eau et en ramasse une pierre de la taille d’un œuf de poule. Au soleil, celle-ci jette d’extraordinaires reflets multicolores. Toute sa surface et couverte de filaments, comme de minuscules veines dorées.

Les yeux rivés sur son « cailloux », Frank Lemon sait qu’il est maintenant un homme riche.

 

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Au sud-ouest de Calgary, baignée par les eaux de la Highwood River, se dresse la chaîne montagneuse des Highwood, premiers contreforts des Rocheuses canadiennes. C’est un paysage grandiose qui attire les amoureux de la nature… et les chasseurs de trésors. On raconte que c’est au cœur de la Highwood Mountain Range que se cacherait l’un des gisements aurifères les plus riches du Canada : la mine perdue de Frank Lemon.

À en croire la légende, au printemps de 1870 une rumeur gagne tout le nord du Montana (É.-U.). Des prospecteurs auraient trouvé de l’or de l’autre côté de la frontière, le long de la rivière Saskatchewan, en Alberta. L’affaire paraît sérieuse… du moins assez pour qu’un métis de la région, Lafayette French, mette sur pied une expédition composée d’une quarantaine d’hommes. Parmi eux se trouvent deux prospecteurs d’expérience, un certain Frank Lemon et un métis connu uniquement sous le sobriquet de Blackjack.

Pendant des semaines, la troupe remonte la rivière Saskatchewan puis la rivière Oldman. Chaque ruisseau, chaque embranchement est passé au tamis. Hélas l’or n’est pas au rendez-vous. À l’entrée d’un défilé connu sous le nom du Passage du nid des corbeaux (Crowsnest Pass), Lemon et Blackjack décident de quitter la horde et de remonter vers le nord. Leur décision se révèlera un choix heureux. Près de Purcell Mountains, les deux hommes entrent dans une vallée luxuriante où des sources descendues des montagnes déversent une eau fraîche et limpide. Puis, lors d’une halte pour faire boire leurs chevaux, ils remarquent d’étranges reflets dans l’eau… des reflets dorés. Ils ont trouvé leur Eldorado. À fleur d’eau et tout autour d’eux, des pierres présentent ces filaments si caractéristiques de l’or : les veines de la richesse.

Leur exaltation passée, Lemon et Blackjack sont face à un dilemme : doivent-ils entreprendre immédiatement leur prospection ou doivent-ils se rendre en ville pour y loger un droit d’exploitation (claim). Mais comme l’après-midi est déjà fort avancé, ils décident de remettre leur décision au lendemain matin. Ce soir ils dormiront à la belle étoile, espérant que la nuit saura leur porter conseil…

Étendu sur sa couche, Frank Lemon ne cesse de repenser aux événements de la journée. « Combien peut valoir tout cet or  ? 100,000$, 500,000$, 750,000$? » Les chiffes s’embrouillent dans sa tête.  « Sept cent cinquante milles dollars divisé par deux cela représente… Mais pourquoi faudrait-il partager ? ». Après tout, se dit-il, c’est lui qui a décidé de remonter vers le nord. C’est lui également qui a choisi d’explorer la région de Highwood Mountain Range. Sans lui, Blackjack perdrait encore son temps avec les hommes de Lafayette French. Non ! Il n’y a aucune raison pour qu’il partage son bien. Cet or est le sien et il compte bien en rester le seul propriétaire.

Lentement, Frank Lemon se glisse hors de sa couche. À la lumière des braises qui finissent de consumer un feu allumé quelques heures plus tôt, il devine la silhouette de son compagnon qui dort à 3 mètres. Lemon saisi sa hache et sur la pointe des pieds s’avance vers Blackjack. En retenant son souffle, il se penche au-dessus de métis et le regarde, indécis, partagé entre la morale et la cupidité. Soudain, Blackjack ouvre les yeux. Le métis n’aura jamais le temps de comprendre ce qui lui arrive. D’un geste précis, le tranchant de la hache s’abat et lui fracasse le crâne…

Pendant un instant, Frank Lemon reste là, la hache à la main. Il regarde avec horreur la portée de son geste. Puis, comme un automate, il recule et retourne s’asseoir sur sa couche. Il essaie de penser à autre chose,  mais dès qu’il lève les yeux, il est frappé par la scène macabre du corps de Blackjack qui gît dans une marre de sang. Le spectacle lui est si insupportable, qu’il se met à lancer des branches sur les braises pour ré-attiser le feu. Au moins les flammes lui masqueront le corps du métis.  

Ce que le prospecteur ignore, c’est que son crime a été vu. À quelques mètres de là, derrière des buissons, deux amérindiens Pieds-Noirs, William et Daniel Bendow, n’ont rien manqué de la scène. Toute la nuit durant, ils continueront à épier le prospecteur, allant jusqu’à imiter des animaux nocturnes pour effrayer davantage l’assassin.  

Dès les premières lueurs de l’aube, Frank Lemon, pris de remords et terrorisé par ces cris étranges venus de la forêt, se remet en selle. Pour l’heure, il lui importe de mettre le plus de distance possible entre lui et le corps de Blackjack. L’or attendra…

Pendant que Lemon refait en sens inverse le chemin qui l’a amené dans la vallée, les frères Bendow retournent à la réserve de Morley où ils informent le chef Bearspaw des événements de la nuit. Celui-ci craint que la découverte de « l’homme blanc » n’entraîne une véritable ruée vers l’or. Il demande aux frères Bendow de retourner près de la rivière pour y faire disparaître toutes traces qui pourraient permettre à d’autres prospecteurs d’identifier les lieux. Les deux hommes s’exécutent, mais — peut-être par superstition — ils négligent de déplacer le corps de Blackjack.

Quelques jours tard, Lemon est de retour au Montana. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, rongé par les remords. Il confie son aventure — et son crime — à un ami pasteur. Sur les indications de l’assassin, l’ecclésiastique envoie un certain John MacDougall pour ramener le cadavre de Blackjack. En quelques jours, MacDougall est de retour dans les Highwood Mountain Range. Sans trop de difficulté, il retrouve la vallée et le campement de Frank Lemon où gît toujours le corps de Blackjack. Mais ce dernier est déjà beaucoup trop putréfié pour être ramené. MacDougall se contente de l’enterrer sous un monticule de pierres, puis retourne chez lui. À peine a-t-il quitté la vallée, que d’autres amérindiens Pieds-Noirs s’amènent ; défont la sépulture de Blackjack et se débarrassent définitivement du corps. Cette fois, il n’y a plus trace des prospecteurs dans la région.

Dans les mois qui suivent, Frank Lemon tente à au moins deux reprises de retrouver « son extraordinaire filon », sans succès. Tous les points de repère qu’il avait pourtant si bien mémorisés semblent avoir disparus. Quant à John MacDougall — le seul autre prospecteur à s’être rendu dans la vallée — celui-ci meurt à Fort Kipp (Montana) au lendemain d’une beuverie, sans jamais avoir révélé à d’autres personnes l’endroit exact du campement de Lemon.

Avec les années, la recherche de la « mine perdue de Frank Lemon », va devenir l’obsession d’une poignée de prospecteurs. L’un d’eux, Lafayette French — celui-là même qui avait convaincu Frank Lemon et Blackjack de se joindre à son équipée de 1870 — va consacrer les dernières 15 années de sa vie à rechercher la mystérieuse « rivière d’or ». French va même retrouver l’un des frères Bendow — témoin du meurtre de Blackjack — et le convaincre de le guider jusqu’à l’ancien campement de Lemon. Mais à la veille d’y arriver, l’autochtone décède subitement dans des circonstances mystérieuses. Il n’en faut pas d’avantage pour qu’à son impossible location, la « mine perdue de Frank Lemon » acquière une sinistre réputation.  Ce qui ne décourage pas pour autant les aventuriers et autre chasseur de trésors.

 

« Le premier article que j’ai écrit sur la mine perdue de Frank Lemon remonte à 1952, raconte Hugh Dempsey, autrefois président de la Société d’Histoire de l’Alberta. Et depuis cette époque, je pense qu’il ne s’est pas écoulé une seule année sans que quelqu’un m’appelle pour me demander des informations sur la mine de Frank Lemon. J’ai même déjà reçu une lettre d’un prospecteur qui disait avoir trouvé la fameuse mine. Malheureusement, je n’ai jamais pu contacter cet homme et je n’ai jamais réentendu parler de lui. Il y a un mois à peine [février 2005], quelqu’un m’a encore parlé d’une "expédition" pour retrouver la mine, preuve que l’histoire est toujours d’actualité ».

 

Pendant que les chasseurs de trésors explorent les montagnes de l’Alberta à la recherche de la mine perdue de Frank Lemon, les historiens, eux, s’interrogent sur l’acuité de la légende. Hugh Dempsey croit d’ailleurs que cette histoire — telle qu’on la raconte — ne serait qu’une « version » remodelée d’un fait divers publié dans le Helena Herald (Montana) en 1870.

 

« Il y a une grande dichotomie entre la légende et ce que j’ai été en mesure de vérifier comme historien, d’expliquer Dempsey. Je pense que le légende de Frank Lemon — qu’on situe en 1870 — a pour origine une histoire publiée un peu plus tôt dans un journal du Montana (É.-U.). À en croire ce fait divers, en 1868 un américain du nom de Frank Lemmon prospectait dans la région d’Edmonton (Alberta), sur la rivière Saskatchewan. Mais ce genre de prospection étant mal vu par les Britanniques cantonnés à Edmonton, Lemmon et un autre prospecteur — un certain Old George — auraient décidé de se rendre dans la région de Nanton (au sud de Calgary). De là, ils auraient gagné les montagnes, puis, via le Passage du nid des corbeaux, auraient traversé de l’autre côté. C’est là, près de Kootenays, qu’ils auraient trouvé de l’or. Le journal ajoute qu’une dispute entre les deux hommes se serait soldée par l’assassinat de Old George. Lemmon aurait plus tard regagner le Montana pour s’y mettre à l’abri pour l’hiver.

« La quantité d’or que disait avoir trouvé Lemmon n’était pas aussi importante que ce que raconte la légende, mais suffisamment importante pour intéresser d’autres prospecteurs. Pour avoir une idée, on parle ici de pépites contenant une valeur de 20$ or. Pour l’époque, même si ce n’était pas une fortune, c’était quand même intéressant. En 1870, Lemmon aurait donc convaincu d’autres personnes de l’accompagner dans les montagnes, mais il aurait été hélas incapable de retrouver l’endroit.»

 

Entre la légende de Frank Lemon et l’histoire de Frank Lemmon (avec deux « m »), on ignore toujours où se trouve la « mine perdue »… si « mine » il y a. « Après tout, disent les historiens, la région de Highwood Mountain Range n’a jamais été réputée pour être très riche en gisement aurifère ». Une affirmation qu’il faut peut-être aujourd’hui revoir. Des recherches géologiques entreprises dans la région ouvrent de nouvelles perspectives. À la fin des années 1990, la Eastfield Resources Limited, une compagnie qui se livre à de la prospection minière, a entrepris des forages dans la région de Trachyte Ridge, une zone montagneuse située juste au nord du Passage du nid des corbeaux, une référence géographique indissociable de la mine de Frank Lemon. Les premières analyses montrent une forte concentration aurifère. Cette découverte suppose que le secteur pourrait être beaucoup plus riche en or qu’on le croyait jusqu’à maintenant. Des chercheurs, comme Bill Morton, l’un des géologues de la Eastfield Resources, pensent que cette découverte pourrait être le premier indice sur l’endroit où se cache la mystérieuse « Lost Lemon Mine ».

Apparemment, plus d’un siècle après la mort de Blackjack, la fièvre de l’or nimbe encore les montagnes de Highwood Mountain Range.

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 1, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.363-374
Reproduction totale ou partielle interdite sur quelque support que ce soit sans l'autorisation de l'auteur.

Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01. Collectif, The Lost Lemon Mine (Lone Pine Publishing, 1991), pp. 11-12
02. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 113
03. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 113-114
04. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
05- Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
06. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
07. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
08. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
09. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
10. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
11. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 114
12. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 115
13. Collectif, The Lost Lemon Mine (Lone Pine Publishing, 1991), pp. 13-14
14. Collectif, Lost Bonanzas of Western Canada (Heritage House, 1990), p. 117
15. Entrevue avec Hugh Dempsey réalisée le 27 mars 2005
16. Entrevue avec Hugh Dempsey réalisée le 27 mars 2005
17. http://www.em.gov.bc.ca/DL/ArisReports/25730.PDF

 

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