La hantise de Beauport

Un dossier de Christian R. Page



 


Beauport (Québec), vendredi 4 août 1989.

 

En ce début de matinée, il fait un temps magnifique sur la région de la capitale provinciale. Au 3566 de la rue Mgr-Gauthier, un immeuble à logements construit quelque 50 ans plus tôt, la jeune Nancy Cochrane (15 ans) se prélasse dans son lit ; elle somnole.

Soudain, un bruit sourd, juste au-dessus de sa tête, la ramène à la réalité. À quelques centimètres du lit, le mur de placoplâtre a été défoncé, comme si quelqu’un venait d’y asséner un solide coup de poing. Le trou fait au moins 20 cm de diamètre. L’adolescente est terrifiée. D’un bond elle se lève et courre en informer sa mère, Micheline, qui se sur la galerie, à l’arrière de la maison. En entendant le récit de sa fille — et en voyant les dégâts dans le mur — Mme Cochrane comprend que le temps n’est plus aux spéculations des experts. L’heure du déménagement a sonné. 1
 

 

 

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Construit en 1940, l’édifice de la rue Mgr-Gauthier, à Beauport, compte quatre logements : deux au premier étage et autant au second. Mesdames Marie-Claire Godbout et Micheline Cochrane occupent les logements du rez-de-chaussée2  et Mme Réjeanne Giguère et M. Gérard Desbiens ceux du haut.3  À la mi-juillet 1989, c’est Mme Godbout qui la première entend un bruit sourd, comme une détonation, à l’intérieur du mur de sa cuisine. Le bruit est si puissant que le mur de placoplâtre se plie sous la pression et avance de 3 cm. La femme est intriguée. « Mais peut-être, cela vient-il de l’appartement des voisins », se dit-elle. Il est vrai que le mur en question sépare la cuisine de Mme Godbout de la chambre de sa voisine, Mme Cochrane. Mais voilà que le bruit se fait entendre une deuxième… puis une troisième fois. À chaque nouvelle « détonation » c’est tout l’édifice qui vibre. Inquiète, Mme Godbout se rend chez sa voisine qui, bien entendu, a elle-aussi entendu les bruits, sans pour autant réussir à en identifier la cause. Dans les heures qui suivent les coups se multiplient : 19 coups en moins de 48 heures ! Désemparés, les locataires ne savent plus à quel saint se vouer. Ils appellent leur propriétaire, leurs voisins et même la police. Mme Godbout va même jusqu’à faire « ouvrir » le mur pour voir s’il n’y a pas quelque chose à l’intérieur. Mais les coups persistent, plus violents les uns que les autres. 4

Au fil des jours, la maison « hantée » de Beauport — comme l’ont baptisée les journalistes — devient l’objet des discussions de tous. Les curieux y défilent et les médias s’y donnent rendez-vous. Il faut dire qu’en cette période estivale — plutôt morne en terme de nouvelles — cette histoire de « mur qui bouge » est accueillie comme une aubaine.5  Même les autorités municipales décident de s’en mêler. Le conseil demande à des experts en bâtiment de se rendre sur place pour identifier la cause de ces « coups dans le mur » et voir si ces derniers représentent un danger pour les locataires. Mais d’ores et déjà, tous les spécialistes ont leur petite idée la-dessus. Certains croient qu’il pourrait s’agir d’une accumulation de gaz dans le mur.6  D’autres pensent que le temps chaud et sec des dernières semaines pourrait avoir provoquer un « tassement » dans le sol, lequel serait responsable de ces « détonations » dans la cloison. 7

 

« À l’époque, je travaillais à la radio, explique le vulgarisateur Yvan Miville-Deschênes. Lorsque j’ai entendu parlé de cette histoire de maison "hantée" à Beauport ma curiosité a été piquée à vif. J’ai essayé de voir s’il  n’y avait pas une explication rationnelle à tous ces bruits et coups que disaient entendre les locataires. Il faut se rappeler qu’en 1989 la saison estivale a été particulièrement chaude. Le mois de juillet s’est démarqué par une canicule épouvantable. Les revêtements d’asphalte, par exemple, se fissuraient sans raison apparente. Partout dans la région de Québec on assistait à ces "anomalies",  conséquences des chaudes températures. Lorsque cette histoire de maison "hantée" a commencé à défrayer les manchettes, il est normal qu’on ait immédiatement accusé le temps chaud et sec des dernières semaines. » 8

 

Au début du mois d’août — alors que les bruits perdurent depuis maintenant deux semaines — Gaston Dubé, l’un des inspecteurs en bâtiment de la ville de Beauport, se présente au 3566 rue Mgr-Gauthier. Il y entend lui-même à deux occasions des « coups » dans le mur.9  Sous ses directives, des enquêteurs vérifient la tuyauterie et les soliveaux du sous-sol, mais ils ne trouvent rien d’anormal. Tous les trous d’hommes de la rue Mgr-Gauthier sont aussi examinés pour vérifier les fuites, mais là encore les recherches ne montrent aucune anomalie.10  De façon générale, les enquêteurs favorisent l’hypothèse d’un tassement du sol dû à la canicule. Cette situation, croient-ils, entraînerait des tensions inattendues sur toute la structure de l’édifice. Selon eux, une bonne pluie devrait ramener la situation à la normale.11  Un avis que ne partagent pas nécessairement tous les locataires, et en particulier Mme Cochrane qui, inquiète, n’arrive plus à dormir ni même à manger à cause de ces curieux phénomènes. Comment expliquer que ces bruits soient exclusifs à cet édifice ? Pourquoi les autres maisons de la rue Mgr-Gauthier — elles aussi construites sur le même sol argileux — ne souffrent-elles pas des mêmes maux ? 12

Parallèlement aux recherches de Gaston Dubé, d’autres avenues sont explorées. Plusieurs croient que des émanations de gaz naturel pourraient s’accumuler entre les cloisons et, lorsque la pression devient trop forte, provoquer une « claquement », d’où le « bang » dans le mur. Pour vérifier cette hypothèse, M. André Quessy, chef de groupe du service technique à gaz Métropolitain, se présente sur les lieux avec un outillage des plus sophistiqués.


« C’est à la demande des pompiers de Beauport que nous nous sommes rendus dans cette maison de la rue Mgr-Gauthier, se rappelle André Quessy. La demande était de vérifier s’il n’y avait pas des émanations de gaz naturel ou de méthane provenant du sol.

Sur place, nous sommes descendus à la cave. Nous étions là à prendre des mesures lorsque nous avons entendu un bruit fort venant de l’étage. C’était comme si quelqu’un avait frappé sur le mur avec son poing. Nous sommes rapidement montés voir, mais il n’y avait personne. Nous sommes retournés au sous-sol compléter nos analyses. Il n’y avait absolument rien : aucune trace de méthane ni de gaz naturel.

Pour nous c’était réglé. Quelle que soit l’origine de ces manifestations, il est clair qu’elles n’étaient pas la conséquence d’émanations de gaz. On a ensuite beaucoup parlé d’un possible tassement de sol ou même d’une supercherie entretenue par les enfants des locataires. Tout cela est possible bien sûr, mais s’il s’agissait d’un tassement de sol, personne n’a jamais rien prouvé… quoique c’est l’hypothèse que je favorise. Quant au canular, c’est peu vraisemblable. Il y avait trop de témoins, incluant des policiers et d’autres observateurs indépendants. » 13

 

Devant l’absence d’explications « vérifiables », on parle de plus en plus d’un phénomène surnaturel, et qui plus est lorsque des bruits sont rapportés dans les autres logis et à l’intérieur d’autres murs de l’édifice. Un soir, M. Gérard Desbiens, qui habite l’un des deux logements supérieurs depuis 13 ans, compte 25 coups en ligne. « Franchement, après ça les jambes te tremblent. Tu ne dors pas trop rassurés... », dira-t-il plus tard. 14

Dans la première semaine d’août, la ville de Beauport reçoit des précipitations abondantes : plusieurs millimètres de pluie. Pendant que le sol se gorge d’eau et d’humidité... les murs de la maison de la rue Mgr-Gauthier continuent de bouger. Exit l’hypothèse du tassement du sol dû à la chaleur et au temps sec. 15

Le 4 août, Nancy Cochrane, l’une des filles jumelles de Mme Cochrane, est réveillée par un bruit sourd juste au-dessus de son lit. Elle constate que le mur de placoplâtre a été défoncé, comme si quelqu’un y avait donné un coup de poing. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. En après-midi, la ville demande l’évacuation de l’édifice. Quelque que soit la nature du phénomène qui se cache derrière ces « coups », les autorités préfèrent éloigner les locataires tant et aussi longtemps qu’elles n’auront pas la certitude que ces « anomalies » sont sans danger. 16

 

«À l’époque, j’étais policier à la ville de Beauport, raconte Robert Marier. Déjà au mois de juillet j’avais été informé qu’il se passait de drôles de choses dans une maison de la rue Mgr-Gauthier. Les gens — locataires et propriétaires — étaient presque en panique. Ils craignaient pour leur sécurité et ne souhaitaient plus demeurer là. Finalement, au début du mois d’août, j’ai ordonné aux locataires d’évacuer ladite maison. J’agissais alors au nom de la police de Beauport dont le mandat premier était d’assurer la sécurité des gens. » 17

 

Dans les jours qui suivent, les bruits semblent diminuer. Les locataires, qui se présentent de façon sporadique dans leur logement pour finir d’emballer leurs affaires, entendent encore des coups dans les cloisons, mais ces derniers semblent moins forts et plus distancés.18  Puis, vers la fin du mois d’août, tout s’arrête. La propriétaire de l’édifice, Mme Jeanne Sansfaçon, demande à des ingénieurs de vérifier sa propriété. Mais, à l’instar des ingénieurs de la ville, ceux-ci ne trouvent rien... et n’entendent rien. L’étrange phénomène qui a ébranlé pendant des jours cette modeste maison à logements semble définitivement terminé. 19

Aujourd’hui, la maison de la rue Mgr-Gauthier a trouvé de nouveaux locataires. La plupart d’entre eux sont bien sûr au courant des événements qui s’y sont déroulés il y a 15 ans. Si certains adhèrent aux hypothèses proposées par les experts d’alors, d’autres restent convaincus que leur édifice a été le théâtre de phénomènes surnaturels. Il est vrai qu’à ce jour, ces événements n’ont jamais été expliqués de manière convaincante et ne se sont jamais reproduits non plus, même lors des canicules des années suivantes. Les « coups » ont certes cessé, mais ce n’est pas l’intervention des experts qui a eu raison d’eux, mais le temps. Et le temps donne souvent raison à tout… même à l’impossible.

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 1, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.193-200
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Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01. Normand Provencher, De nouveaux bruits font évacuer la maison « hantée » de Beauport (Le Soleil, 5 août 1989)
02. Isabelle Jinchereau, La maison « hantée » n’abrite finalement aucun fantôme (Le Soleil, 1er août 1989)
03. Anonyme, La maison « hantée » : les logements sont évacués (Le journal de Montréal, 8 août 1989)
04. Isabelle Jinchereau, La maison « hantée » n’abrite finalement aucun fantôme (Le Soleil, 1er août 1989)
05- Yves Thériault, Beauport fait évacuer une « maison hantée » (Le journal de Montréal, 5 août 1989)
06. Isabelle Jinchereau, La maison « hantée » n’abrite finalement aucun fantôme (Le Soleil, 1er août 1989)
07. Normand Provencher, La structure réagit à un tassement du sol (La Soleil, 5 août, 1989)
08. Entrevue avec Yvan Miville-Deschênes réalisée le 17 mars 2005
09. Anonyme, Maison hantée à Beauport ? (Le journal de Montréal, 2 août 1989)
10. Isabelle Jinchereau, La maison « hantée » n’abrite finalement aucun fantôme (Le Soleil, 1er août 1989)
11. Normand Provencher, La structure réagit à un tassement du sol (La Soleil, 5 août, 1989)
12. Anonyme, Maison hantée à Beauport ? (Le journal de Montréal, 2 août 1989)
13. Entrevue avec André Quessy réalisée le 19 avril 2005
14. Normand Provencher, De nouveaux bruits font évacuer la maison « hantée » de Beauport (Le Soleil, 5 août 1989)
15. Yves Thériault, Beauport fait évacuer une « maison hantée » (Le journal de Montréal, 5 août 1989)
16. Normand Provencher, De nouveaux bruits font évacuer la maison « hantée » de Beauport (Le Soleil, 5 août 1989)
17. Entrevue avec Robert Marier réalisée le 14 juin 2005
18. Normand Provencher, Beauport: les étranges bruits n’ont pas cessé dans la maison « hantée » (Le Soleil, 12 août 1989)
19. Anne-Louise Champagne, Beauport: c’est le calme plat à la maison hantée (Le Soleil, 31 août 1989)

 

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