De Jack L’Éventreur au Dr Thomas Neill Cream

Un dossier de Christian R. Page



 

Prison de Newgate (Londres),15 novembre 1892.

Dans la vieille prison de Newgate, une petite troupe marche en silence. Il y a là des magistrats, des dignitaires, un prêtre et le gardien chef du pénitencier. Arrivés devant une cellule, tous s’arrêtent. À l’intérieur, assis sur le lit, un homme au visage émacié attend. En voyant la « délégation », il comprend que l’heure a sonné :  ce matin, il a rendez-vous… avec le bourreau. Derrière ses lunettes d’acier, son regard reste vide et inexpressif. Un gardien ouvre la porte de la cellule et le prêtre y entre. Celui-ci s’approche du condamné et lui murmure quelque chose à l’oreille. Ensuite, de manière très solennelle, l’un des magistrats s’avance et lit à haute voix la condamnation :

« Thomas Neill Cream, vous avez été trouvé coupable de meurtre et condamné à être pendu. Au nom de sa majesté la reine Victoria, nous, loyaux sujets, sommes ici pour exécuter cette sentence. Que Dieu ait pitié de votre âme ».

Thomas Neill Cream reste impassible. Entouré de deux gardiens, on l’entraîne vers la cour de la prison où a été construit un hangar. À l’intérieur se dresse l’échafaud. Il s’agit en fait d’une simple arche en bois placée au-dessus d’une fosse, refermée par une trappe.1  Cream y est amené.

On lui lie les mains derrière le dos et lui couvre la tête d’un sac noire. Lentement, le bourreau, James Bellington, lui place la corde autour du cou ; en ajuste la longueur puis fait un pas en arrière.2  Devant le condamné, les témoins se sont placés en demi-cercle pour assister à l’exécution. Ils sont si près qu’ils peuvent entendre la respiration de Cream qui se fait plus rapide, seul indice de sa nervosité. Puis, l’un des magistrats fait un signe de la tête et le bourreau actionne le levier.

Alors que le déclic de la trappe se fait entendre, Cream lance à l’auditoire : « Je suis Jack… ».

Mais la corde lui brise la nuque avant qu’il n’ait le temps de finir. Pendant quelques secondes son corps est secoué de convulsions, puis retombe, immobile.3
 

Thomas Neill Cream était-il Jack l'Éventreur ?


Les yeux rivés sur ce misérable qui se balance doucement au bout de sa corde, les témoins s’interrogent : Que voulait dire Cream par ce « Je suis Jack… ». Il s’il s’agissait d’un dernier aveu ? Et si, rongé par un ultime remord, Thomas Neill Cream s‘était décidé à avouer un dernier crime ? Et si ce « Je suis Jack… » était l’ultime confession du plus célèbre et insaisissable assassin de l’ère victorienne ? Et si ce « Je suis Jack… » signifiait « Je suis Jack l’Éventeur » ?

En cette année de 1892, aucun londonien n’a oublié le terrible assassin des quartiers de Whitechapel et de Spitalfield. Ce monstre surnommé Jack l’Éventreur.

 

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La macabre saga de l’Éventreur débute à Londres dans les derniers jours de l’été de 1888. Le 31 août, vers 3 h du matin, Charles Cross, un employé qui se rend à son travail au marché public de Spitalfields, trouve le cadavre d'une femme étendu dans Buck's Row (aujourd’hui Durward Street).4  Mary Ann Nichols git sur le dos — « encore chaude » notera l'un des policiers — la gorge tranchée d'une oreille à l'autre et à demi dissimulée dans le caniveau de la ruelle. Agée de 42 ans, édentée et exerçant le plus vieux métier du monde, Nichols a été renvoyée cette nuit-là d'un asile de Spitalfields parce qu'elle n'avait pas les quatre pennies nécessaires pour se payer un lit. À l'angle d'Osborn Street et de Whitechapel Road elle a croisé Ellen Holland, une autre prostituée, avec laquelle elle s'est entretenue un instant.5 Nichols s’est ensuite éloignée en direction de Buck's Row, l'une des plus sordides ruelles de Whitechapel.

À l’autopsie on fait une autre constatation pour le moins macabre : le corps a également été éventré. La blessure s'étend de la partie inférieure gauche de l'abdomen jusqu'au sternum ou presque. L'entaille, déchiquetée, est profonde, les chairs sont complètement traversées et une partie des viscères émerge de la plaie. Trois ou quatre entailles courent de gauche à droite et plusieurs incisions pratiquées au hasard sur l'abdomen finissent l'horreur du spectacle. De toute évidence, ces sévices ont été faits à l'aide d'un couteau de boucherie, apparemment mal affûté et manipulé avec force et habileté.6  L’œuvre d'un sadique.

Une semaine plus tard, le 8 septembre, le corps d'une autre prostituée, Annie Chapman, est retrouvé dans l'arrière cour du 29 Hanbury Street, un immeuble vétuste à cinq minutes de marche de Buck's Row. Le corps a pratiquement été décapité et, n'eut été d'un foulard que la malheureuse porte noué autour du cou, la tête aurait roulé sur l'épaule. La dépouille repose dans une encoignure, entre les marches de pierre et la clôture de l'immeuble adjacent. Le bras gauche est replié sur le sein gauche, les jambes bien droites et les genoux écartés. Le visage, exsangue et tuméfié, porte de profondes traces de meurtrissures. Tout comme le meurtre précédent, Annie Chapman, 47 ans, a elle-aussi été éventrée. « L'opération » a demandé une certaine adresse. L'utérus, les trompes ainsi que les ovaires ont habilement été enlevés et les intestins ont minutieusement été placés sur l'épaule droite.7

Dans les jours qui suivent, une certaine Elizabeth Long confie aux autorités que le matin du meurtre elle a croisé un couple devant le 29 Hanbury Street. Elle n’a pas vu distinctement leurs traits, mais jure que Annie Chapman était la femme rencontrée. Elle ajoute avoir entendu distinctement l'homme demander à Chapman « Veut-tu ? », ce à quoi l'interpellée a répondu par l'affirmatif. Il devait être à ce moment-là 5 h 30 du matin.8  C'était 30 minutes avant que John Davis, un locataire de 29 Hanbury Street, ne découvre le corps affreusement mutilé d'Annie Chapman. 9

Alors que la presse s’emballe autour des crimes de Whitechapel, la police reçoit une lettre écrite à l’encre rouge. L’auteur, qui affirme être l’assassin, annonce qu’il se remettra bientôt à l’œuvre. La lettre est signée Jack the Ripper (Jack l’Éventeur).10  Ainsi apparaît pour la première fois ce terrible sobriquet, synonyme de l’horreur.
    
Le 30 septembre 1888, Louis Diemschutz, un colporteur de Whitechapel, remonte Berner Street en direction du Club éducatif des travailleurs internationaux, un établissement pour Juifs socialistes. Plus tôt, Diemschutz s'est rendu devant le Weston Hill Market de Sydenham, au sud de la Tamise, où il a passé une partie de la soirée à vendre des babioles.11  Puis, vers minuit, la pluie s'étant mise à tomber, il a refermé son étale, une veille carriole tirée par un poney, et s'est remis en route.12  À une heure du matin, au moment de s'engager dans l'étroit passage menant au club social, l'animal hennit et marque un moment d'hésitation. Dans l'obscurité, Diemschutz glisse la main le long du mur. Ses doigts, à tâtons, rencontrent bientôt un obstacle moue gisant sur le sol. Le colporteur craque une allumette et, à la lueur de la flamme vacillante, découvre le corps d'une femme couché sur le dos.

Le vendeur itinérant croit d’abord avoir affaire à une femme ivre. En toute hâte, il se précipite à l'intérieur du club et alerte l'assistance. Une minute plus tard, à la lueur des bougies et des lampes à l'huile, Diemschutz et ses compagnons découvrent avec horreur la troisième victime de Jack l'Éventreur : Elizabeth Stride.  13

La femme, encore une prostituée, gît tout près du mur contre lequel ses pieds sont appuyés. Sa tête est légèrement inclinée vers la gauche. Une partie de son visage et ses cheveux sont souillés de boue. Enfin, ses vêtements, non déplacés, sont humides et épongent doucement la mare de sang qui naît d'une plaie béante à la gorge. 14

Contrairement aux deux précédentes victimes, Elizabeth Stride n'a pas été éventrée. Apparemment, son agresseur a à peine eu le temps de lui trancher la gorge d'une oreille à l'autre avant de prendre la fuite. Il y a fort à parier que sans l'arrivée de Diemschutz, l'Éventreur aurait terminé sa sinistre besogne.

D'ailleurs, alors que policiers et badauds affluent vers Berner Street, l'assassin, lui, remonte déjà Commercial Road en direction de la Cité. Au même moment, une autre prostituée, Catharine Eddowes, est relaxée de la station de police de Bishopsgate. Quatre heures plus tôt, Eddowes a été écrouée, complètement ivre, pour « trouble sur la voie publique ». Puis, à 1 h du matin, dégrisée, elle a recouvré sa liberté.15  Les policiers l'ont regardé s'éloigner en direction de Flower & Dean Street, une rue plutôt malfamée à la limite des quartiers de Whitechapel et de Spitalfields.

Quarante-cinq minutes plus tard, sur Mitre Square, une esplanade fréquentée et accessible par trois ruelles, le constable Edward Watkins tombe sur le corps affreusement mutilé de Catharine Eddowes. Le crime est sans précédent. Le visage de la victime a été sévèrement tailladé. Ses yeux, ses lèvres et ses joues ont été attaqués avec une violence inouïe. Sa gorge a été tranchée jusqu'à la moelle épinière et, comme dans le cas des filles Nichols et Chapman, elle a été éventrée. Les viscères ont été extraits de l'abdomen et l'assassin, une fois sa macabre pulsion assouvie, s'est enfui emportant avec lui le rein gauche et les organes génitaux de la malheureuse.16

« Les meurtres de l’Éventreur ont tous été commis très rapidement, explique Helen Heller, un agent littéraire de Toronto et spécialiste de l’Éventreur. Les victimes étaient d’abord égorgées pour les empêcher de crier. Des traces de strangulation ont aussi été observées sur plusieurs d’entre elles. L’agression était ensuite menée avec une précision digne d’un rituel. L’assassin éventrait par exemple ses victimes pour en retirer les organes et les disposer de façon macabre. Il était fétichiste et conservait certains organes comme des trophées. Il est certain qu’il tuait d’abord ses victimes avant de "s’amuser" à les mutiler. »17

 

Vingt minutes plus tard, tout le East End de Londres grouille de policiers. Jack l'Éventreur a frappé une nouvelle fois et, comme pour se moquer des autorités, plutôt deux fois qu'une. À 2 h 55, à cinq minutes de marche de Mitre Square, le constable Alfred Long découvre dans un couloir menant à l'escalier du 108 -119 Goulston Street une pièce de tissu ensanglantée et lacérée de coups de couteau. Le chiffon est bientôt identifié comme étant une partie du tablier de Catharine Eddowes. Une demi-heure plutôt, lors de sa ronde précédente, le policier jure n'avoir rien vu d'anormal à cet endroit. Juste au-dessus de l'étoffe, quelqu'un a écrit sur le mur : « Les Juifs sont les hommes qui ne seront pas accusés pour rien » (The Juwes are the men that will not be blamed for nothing). L'inscription, à la craie, est d'une exactitude grammaticale douteuse (le pluriel de Juifs en anglais [Juws] ne prend pas de « e »).18  C'est alors que survient un incident pour le moins surprenant : Sir Charles Warren, le directeur en chef de Scotland Yard, ordonne que le graffiti soit effacé sur-le-champ. Il justifiera plus tard sa décision par le climat malsain et antisémite qui régnait alors dans le East End. Une inscription accusant les Juifs d'être responsables des atrocités des quartiers de Whitechapel et de Spitalfields n'aurait fait qu'envenimer la situation.19

Malgré cette précaution la colère éclate. « Que fait donc la police ? », « Comment est-il possible que l'assassin soit encore en liberté ? » lit-on dans la presse. Des petits groupes d'hommes s'improvisent rapidement dans les cafés et bientôt Spitalfields et Whitechapel voient naître un « comité de vigilance » : une milice civile dirigée par George Lusk, un agitateur public notoire. Dans le tumulte, Scotland Yard reçoit une autre missive signée Jack l'Éventreur. L'auteur y reconnaît, presque avec humour, sa responsabilité pour les meurtres d'Elizabeth Stride et de Catharine Eddowes.20  Situation tout à fait extraordinaire : la reine Victoria, par la voix de son secrétaire aux affaires intérieures, fait savoir à Scotland Yard qu'elle est « particulièrement préoccupée par les violences du East End ». Londres toute entière retient son souffle. Va-t-on arrêter Jack l'Éventreur avant qu'il ne commette un autre crime ?

Le 16 octobre, George Lusk, qui jure publiquement que l'arrestation de Jack l'Éventreur n'est plus qu'une question de jours, reçoit une petite boîte enveloppée dans un papier brun taché de sang. Le colis se révèle être une masse de chair rouge et visqueuse.21 Une note d'accompagnement explique : « De l'enfer, cher M. Lusk, je vous envoie le rein que j'ai prélevé sur une femme et que j'ai conservé pour vous ; l'autre morceau, je l'ai fait frire et je l'ai mangé ; c'était très bon. Je peux vous expédier le couteau ensanglanté qui l'a détaché si seulement vous attendez un peu. ». La lettre, contrairement à celles reçues jusqu'à maintenant par les autorités du Yard, est truffée de fautes d'orthographe et l'écriture est incertaine, gauche, voire presque illisible.22 Elle n’est pas non plus signée Jack l’Éventreur, mais seulement « Attrapez-moi si vous le pouvez, M. Lusk ».
 
Le Dr Openshaw, attaché à l'hôpital de Londres, confirme bientôt que la masse visqueuse est bel et bien un morceau de rein humain.23  Au lendemain de la publication de son expertise, le pathologiste reçoit à son tour une lettre du soi-disant éventreur. « Vous aviez raison, c'était bien un rein gauche et bientôt c'est près de chez vous que je vais "opérer" ». L'auteur y ajoute : « Avez-vous vu le diable avec son microscope et son scalpel regardant un rein à moitié cuisiné ? » 24

« La célèbre lettre "De l’enfer" a été reçu par George Lusk, raconte Helen Heller. Lusk, un commerçant de Whitechapel dirigeait aussi un petit groupe de justiciers qui espérait appréhender l’Éventreur. La fameuse lettre était accompagnée d’un colis plutôt macabre : la moitié d’un rein humain, L’assassin disait l’avoir prélevé sur sa dernière victime, Catharine Eddowes. Malheureusement, les tests ADN n’existaient pas à cette époque, alors difficile de confirmer que ce soit le sien. Par contre, la moitié du rein reçu par Lusk présentait les caractéristiques de la maladie de Bright, maladie dont souffrait Catharine Eddowes. Jack ajoutait que l’autre moitié il l’avait fait frire et mangé. Il promettait aussi d’envoyer bientôt le couteau ensanglanté. Curieusement, l’auteur de cette lettre n’a pas signé "Jack l’Éventreur", mais simplement "Attrapez-moi si vous le pouvez, M. Lusk". Je crois que cette lettre provenait réellement de l’assassin à cause justement de cette absence de signature. »


Et tel un diable dans sa boîte, l'Éventreur se prépare à bondir de nouveau. Cette fois, Londres va trembler. Et son prochain crime va faire de son nom un synonyme de l'horreur.

Le 9 novembre, vers 10 h 45 du matin, Thomas Bowyer se présente au 13 Miller's Court, une arrière-cour étroite donnant sur Dorset Street (aujourd’hui Fournier Street). Bowyer espère y collecter les six semaines d'arrérages sur le loyer d'une certaine Mary Jane Kelly, une jeune prostituée de 25 ans. Bowyer frappe à la porte. Sans succès. Convaincu que Kelly refuse volontairement de lui ouvrir, l'homme se dirige vers l'autre coté de l'encoignure, là où se trouve l’unique fenêtre donnant sur le logis de la prostituée. Il n'est pas sans savoir que deux des carreaux sont manquants et que ceux-ci n'ont été remplacés que par une pièce de carton mal ajustée. Discrètement, Bowyer en souleve le coin et jette un coup d’œil à l'intérieur. Il lui faut quelques secondes pour que ses yeux s'habituent à la pénombre de la pièce. Ce qu'il y voit le glace d'horreur. 25
 
Mary Jane Kelly n'est plus. La pauvre femme — ou ce qu'il en reste — repose sur le lit, couchée sur le dos. Elle a eu la gorge tranchée. La blessure est profonde, jusqu'à la moelle épinière. En fait, la tête n'est rattachée au corps que par un mince lambeau de chair. Son nez et ses oreilles ont été coupés et son visage tailladé de façon telle qu'il ne reste plus rien de ses traits. Le bras droit est pratiquement amputé, les jambes sont écartées et celle de droite écorchée jusqu'aux os. La victime a également été éventrée. L'utérus, les reins et un sein ont été glissés sous sa tête, l'autre sein et le foie gisent entre ses jambes. Une main, amputée, a été enfoncée dans son estomac ouvert. Une partie des intestins a été soigneusement enroulée sur une petite table de chevet.26  En raison de l'importance des mutilations, il faudra sept heures aux employés de la morgue pour « recoudre » la victime.27  Elle sera inhumée le 19 novembre 1888 au cimetière catholique de Leytonstone (aujourd'hui St Patrick), au nord de Londres. 28

Ce nouveau crime soulève l'indignation et l'horreur. En cette année de 1888, jamais de mémoire d'homme un assassin n'a frappé avec autant d'audace et de violence. La police de Scotland Yard, prise à partie par l'ensemble des quotidiens du pays, propose un « pardon » à tout complice qui pourrait fournir une information menant à l'arrestation de l'assassin.29  Sans succès. Les interrogatoires en série n'apportent guère plus de résultats. À la station de police de Commercial Street, au cœur de Spitalfields, un certain George Hutchinson, un vagabond, jure avoir vu l'assassin. La nuit du crime, il a croisé Mary Kelly près de Commercial Street. Ils ont échangé quelques paroles, puis, expliquant à Hutchinson qu'elle se devait de trouver un peu d'argent pour payer son loyer, la jeune femme s'est éloignée en direction de Thrawl Street. Quelques instants plus tard, d’expliquer Hutchinson, un homme, bien vêtu, s'est approché de Mary Kelly et lui a soufflé quelque chose à l'oreille. La prostituée a ri, puis, au bras de son nouveau « cavalier », elle a rebroussé chemin. Alors, sans raison aucune, Hutchinson leur a emboîté le pas jusqu'à Dorset Street où le couple a trouvé refuge dans l'appartement miteux de Kelly. Le vagabond explique être resté un bon moment, peut-être 45 minutes, assis dans l'étroit passage entre Miller Court et Dorset Street. Lorsqu'il a quitté les lieux, vers 3 h du matin, l'homme n'était toujours pas ressorti de chez Kelly. Ce dernier, d'après Hutchinson, était âgé d'environ 35 ans. Il mesurait 1,60 m, avait le teint pâle, des yeux noirs, les cheveux noirs, de longs favoris et portait une moustache. L'homme était habillé d'un long manteau noir d'astrakan, d'un veston assorti et d'un pantalon noir. Une cravate, décorée d'une broche en forme de fer à cheval, lui donnait une allure de gentleman. Il portait également, dans la main droite, une paire de gants et, dans l'autre, un petit paquet :30  Une description correspondant à au moins un million de londoniens.

« La personnalité d’un assassin comme Jack l’Éventreur est très complexe, de dire Peter Vronsky, auteur de Serial Killer, un ouvrage sur les tueurs en série. L’une de ces facettes comprend la satisfaction qu’éprouve le meurtrier à pénétrer son couteau dans la chair. C’est un genre d’attachement animiste et fétichiste lié au sang, à la mutilation et au démembrement : les caractéristiques d’une personnalité très violente. Outre l’aspect spontané du crime, il n’est pas non plus exclu que l’assassin ait "traqué" certaines de ces victimes.»31


Dans les hautes sphères administratives, l'heure est aux solutions rapides. Le 11 novembre, cédant à la pression populaire, Charles Warren, l'âme de la police métropolitaine, remet sa démission.32  Mais déjà à ce moment-là, Jack l'Éventreur n'est plus qu'un mauvais souvenir. Les moins s’écoulent sans que de nouvelles victimes ne soient découvertes. À Scotland Yard, on se plait à croire que l’Éventreur a disparu.

« Je crois que Jack l’Éventreur — tout comme l’Éventreur du Yorkshire un siècle plus tard — était connu et vivait dans le même milieu que ses victimes, ajoute Helen Heller. Je crois que Jack se fondait parfaitement dans ce quartier défavorisé, étant probablement lui-même un ouvrier. Il devait connaître les lieux. Lorsqu’il sollicitait les services d’une prostituée, rien en lui n’inspirait la moindre menace. Il était l’un des leurs ! Les hypothèses voulant que l’Éventreur ait été le peintre Walter Sickert ou un homme de classe supérieure venu de l’ouest de Londres tient difficilement. Il aurait été repété aussitôt. C’est pourquoi je crois que l’Éventreur était sans doute un banal ouvrier, un personnage anonyme. »33

Une vision qui ne fait pas l’unanimité…

 

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Trois ans plus tard, de l’autre côté de Londres, dans les quartiers plus aisés de Lambeth et de Belgravia, un policier se rend au chevet d’une certaine Ellen Donworth, une prostituée de 19 ans. La jeune femme meurt dans d’horribles convulsions, victime d’un empoisonnement à la strychnine.34  Puis c’est au tour d’une autre prostituée, Mathilda Clover (27 ans), d’être terrassée dans d’étranges circonstances.35  Elle est bientôt suivie d’Emma Shriwell (18 ans) et d’Alice Marsh (21 ans), toutes des prostituées. La cause des décès est toujours la même : empoisonnement à la strychnine.36  En coulisses on murmure : N’est-il pas curieux, alors que l’on sait que Jack l’Éventreur court toujours, qu’un nouvel assassin s’en prenne de nouveau aux prostituées de Londres ? Certes, nous sommes loin ici des quartiers défavorisés de Whitechapel et de Spitalfield, sans compter que le « modus operandi » de l’assassin n’est pas du tout le même, mais la coïncidence est troublante. Dans les meurtres de Lambeth, l’assassin ne mutile pas ses victimes, il se contente de les empoisonner. « L’Éventreur, spécule la presse, pourrait-il avoir changé de technique et déménagé ses pénates ailleurs ? Et si l’empoisonneur de Lambeth et le monstre de Whitechapel n’était qu’un seul et même meurtrier ? ».

Puis, comme l’avait fait Jack l’Éventreur trois ans plus tôt, l’assassin de Lambeth commence à envoyer des lettres. Se faisant passer tantôt pour un inspecteur de police tantôt pour un délateur, le criminel s’amuse à aiguiller les autorités sur de fausses pistes. Il accuse ses destinataires d’être impliqués de près ou de loin dans ces meurtres. Il menace même de les dénoncer aux autorités. Les lettres sont signées par un certain « H. Bayne » ou « W.H. Murray » ou encore « A. O’Brien ». Malgré ses diverses signatures, il est clair que ces lettres sont toutes l’œuvre d’un seul et même maître-chanteur.37

En octobre 1891, une autre prostituée, une certaine Lou Harvey (de son vrai nom Louisa Harris), rencontre un client à Leicester Square. L’homme, qui se prétend docteur à l’hôpital Saint Thomas, lui offre deux pilules pour soigner des rougeurs au front. La femme les accepte mais, au moment de les porter à sa bouche, elle se ravise et les laisse glisser dans le creux de sa main. Heureusement pour elle : il s’agissait de deux capsules de strychnine.38  Miss Harvey explique aux policiers que l’homme est de taille moyenne, qu’il portait un chapeau haut de forme et une cape de velours sur les épaules. Il avait le teint pâle et arborait une grosse moustache.39  Voilà une description qui n’est pas sans rappeler celle du mystérieux et insaisissable Jack l’Éventreur. Mais cette fois les policiers ont plus de chance. Au printemps de 1892, le département des enquêtes criminelles (CID) de Scotland Yard commence à s’intéresser à un certain Thomas Neill Cream. L’homme se vante un peu partout dans le quartier d’en savoir long sur l’affaire des empoisonnements de Lambeth. Cet exhibitionnisme morbide lui vaut bientôt la curiosité des autorités. Puis, en comparant l’écriture du suspect à celle des lettres signées Bayne, Murray ou O’Brien, la police conclut que celles-ci sont toutes l’œuvre dudit Thomas Neill Cream. Le 3 juin, l’assassin de Lambeth est arrêté.40 

Thomas Neill Cream est né à Édimbourg en Écosse en 1850. À quatre ans, ses parents émigrent au Canada. Des années plus tard, on le retrouve à Montréal où il fait son entrée à l’Université McGill. En 1876, il en sort avec un diplôme de docteur en médecine et le double surnom de Monsieur Encyclopédie ou Monsieur Cyclope, selon qu’on se réfère à son savoir ou à son strabisme prononcé.  Ensuite, sa vie n’est qu’une succession d’événements étranges. Sur sa route, des jeunes filles tombent malades et meurent. Sentant la « soupe chaude », Cream émigre en Angleterre où il parfait ses connaissances en médecine à l’hôpital Saint Thomas de Londres et à l’Université d’Édimbourg (Écosse).41  On le retrouve ensuite à London, en Ontario, où il pratique des avortements illégaux. Là encore, il laisse dans son sillage des jeunes femmes mortes mystérieusement. Sans cesse en mouvement, Cream traverse la frontière américaine et se rend à Chicago où il s’associe avec une sage-femme d’origine afro-américaine, Hattie Mack. Ensemble, ils pratiquent des avortements illégaux dans une chambre de West Madison Avenue, dans le quartier « red light » de West Side. Là encore, les choses tournent mal. Le 20 août 1880, le corps de Mary Anne Faulkner, une jeune femme venue d’Ottawa (Canada), est retrouvé dans un état de putréfaction avancé. L’autopsie révèle que la jeune femme est morte des suites d’un avortement sauvage. Cream et Mack sont arrêtées et accusés d’homicide involontaire. Au procès, les coaccusés se renvoient mutuellement la responsabilité du crime. Mais la partie est jouée d’avance : quel poids pourrait bien avoir la parole d’une sage-femme — et de surcroît de race noire — contre un médecin blanc de bonne famille ? Comme il fallait s’y attendre, Cream est exonéré de tout blâme. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance d’une certaine Julia Stott. Quelques semaines plus tard, l’époux de cette dernière, Daniel, meurt dans des circonstances nébuleuses. L’autopsie montre qu’il a été empoisonné à la strychnine. En juillet 1881, Cream est arrêté et condamné pour le meurtre de Daniel Stott. Dix ans plus tard, il est libéré de la prison de Joliet, dans l’Illinois, d’où il gagne l’Angleterre.42  Quelques mois plus tard, il sera arrêté pour le meurtre des prostituées du quartier de Lambeth.

À l’issue d’un procès houleux, Cream est condamné à mort. Le 15 novembre 1892, l’empoisonneur est conduit à l’échafaud de la prison de Newgate, à Londres. Au moment où l’on actionne la trappe, Cream, sous sa cagoule, lance au bourreau « Je suis Jack… ». Il n’a pas le temps de finir sa phrase que la corde lui brise la nuque. 43

Thomas Neill Cream était-il Jack l’Éventreur ? Dans son livre A Prescription for Murder, consacré aux tristes exploits du Dr Cream, Angus McLaren, professeur d’histoire à l’Université de Victoria (C.-B.), souligne qu’il existe des différences importantes entre les crimes de l’Éventreur et ceux de Cream. Jack l’Éventreur était un « boucher » qui avait fait des quartiers miséreux de l’East London son terrain de chasse. Cream, au contraire, avait choisi les quartiers huppés de l’ouest de Londres. Quant à ses crimes, Cream préférait la propreté du poison à l’hémoglobine de l’Éventreur. Le monstre de Whitechapel tirait un certain plaisir à voir souffrir ses victimes. Cream n’était pas de cet acabit. Il préférait le fantasme de ses victimes agonisantes à la violence du spectacle in situ. Mais l’argument majeur contre la candidature du Dr Cream c’est son incarcération à la prison de Joliet dans l’Illinois. Les registres américains indiquent que Cream a été écroué de novembre 1881 à juillet 1891. Or, les crimes de l’Éventreur ont eu lieu entre août et novembre 1888. À cette époque, Cream était derrière les barreaux, à des milliers de kilomètres de Whitechapel.44  Comment aurait-il pu se rendre coupable des atrocités du East London ?
    
En 1974, parait dans la revue britannique The Criminologist un article intitulé Jack the Ripper — The Final Solution. L’auteur, un certain Donald Bell, affirme que dans les années 1880, à Chicago, il n’était pas rare de libérer des prisonniers avant terme et de falsifier les registres pénitentiaires en échange d’un substantiel « pourboire ». Cream, écrit Donald Bell, aurait très bien pu être libéré avant 1891.45  Si le scénario est possible en théorie, il reste néanmoins très improbable. Donald Rumbelow, l’un des plus grands experts au monde sur Jack l’Éventreur (qui se donnent le titre de « ripperologistes »), a découvert deux affidavits discréditant cette hypothèse. Le premier de ces documents est signé par un certain Thomas Davidson, un notaire chargé de la succession testamentaire du père de Thomas Neill Cream, le Dr William Cream. À la mort de ce dernier, en 1887, Thomas Davidson a fait quelques démarches auprès des autorités américaines dans l’espoir d’accélérer la libération de Thomas Neill Cream, qu’il savait détenu en Illinois pour le meurtre de Daniel Stott. Dans son affidavit signé sous serment en 1892 (alors que Thomas Neill Cream attendait d’être exécuté à la prison de Newgate) Davidson écrit :

« Désireux de savoir s’il (Thomas Neill Cream) était coupable ou innocent, j’ai demandé aux autorités de me transmettre les informations sur la foi desquelles il avait été condamné. À la lecture de ces documents, j’ai acquis la conviction qu’il était innocent. C’est à partir de ce moment-là que j’ai exercé tous les recours possibles pour obtenir sa libération, laquelle a été accordée à l’été de 1891 ».46


L’autre affidavit est signé par la belle-sœur de Thomas Neill Cream. Dans une lettre adressée à l’avocat de ce dernier (chargé de faire appel) et datée de 1892, Jessie Cream raconte qu’après la libération de son beau-frère (de la prison de Joliet), aux alentours du 29 juillet 1891, celui-ci est venu habiter avec sa famille jusqu’à son départ pour l’Angleterre en septembre de la même année. 47

Ces deux affidavits s’accordent pour dire que Cream a été libéré de la prison de Joliet à l’été de 1891, ce qui ne laissent que bien peu de place au scénario imaginé par Donald Bell.

Quoi qu’il en soit, une chose reste certaine : en lançant au bourreau de Newgate « Je suis Jack… » Thomas Neill Cream a su s’assurer une place au panthéon de l’horreur en s’associant à perpétuité au plus célèbre des assassins en série : Jack l’Éventreur.

 

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Notes supplémentaires:

I - Tous les experts sont d’avis qu’aucune des lettres signées « Jack L’éventreur » n’a jamais été écrite pas l’assassin de Whitechapel (à l’exception peut-être de la lettre envoyée à George Lusk [16 octobre 1888] et dont l’original a été perdu depuis longtemps). Dans le cas de la première lettre signée « Jack L’éventreur » (datée du 25 septembre 1888)  et connue sous le vocable de «Dear Boss letter», celle-ci a été reçue à la Central News Agency le 27 septembre 1888. Elle est considérée depuis longtemps comme une douteuse blague du journaliste T.J. Bulling. C’est cette lettre qui a donné à l’assassin de Whitechapel — jusque-là anonyme — sont terrible sobriquet de « Jack L’éventreur ». 

 

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Christian Robert Page © Dossiers Mystère TOME 1, (Louise Courteau, Éditrice Inc. 2008), p.363-374
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Véritable enquêteur du paranormal, Christian R. Page et l’équipe de Dossiers Mystère ont parcouru des milliers de kilomètres en quête d’histoires extraordinaires. Vous pouvez écouter sa chronique "Mythes et complots" avec Benoît Dutrizac, chaque semaine au 98,5 FM .

Références:

01. Anonyme, The Execution of Dr Neill Cream (Illustrated Police News, 19 Novembre 1892)
02. Angus McLaren, A Prescription for Murder (University of Chicago Press, 1993), p.60
03. P.l Begg, M. Fido, K. Skinner, The Jack the Ripper A to Z (Headline Book Publishing PLC, 1991), p.59
04. Rapport de la police Métropolitaine (MEPO 3/140), 19 septembre 1888
05- Rapport de la police Métropolitaine (MEPO 3/140), 19 septembre 1888
06. Rapport de la police Métropolitaine (MEPO 3/140), 31 août 1888
07. Rapport de la police Métropolitaine (MEPO 3/140), 8 septembre 1888
08. Anonyme, The Whitechapel Murder, (The Times, 20 septembre 1888)
09. Anonyme, The Inquest (The Times, 11 septembre 1888)
10. Archive de la police Métropolitaine (MEPO 3/3153)
11. Philip Sugden, The Complete History of Jack the Ripper (Carroll & Graf Publishers, 1994), p.167
12. Martin Howells & Keith Skinner, The Ripper Legacy, (Sidwick & Jackson Limited, 1987), p.15
13. The Jack the Ripper A to Z, P., M. Fido & K. Skinner, Headline Book Publishing (1991), p.67
14. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 19 octobre 1888
15. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 27 octobre 1888
16. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 6 novembre 1888
17. Entrevue avec Helen Heller réalisée le 25 avril 2005
18. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 6 novembre 1888
19. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 6 novembre 1888
20. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 4 octobre 1888
21. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 27 octobre 1888
22. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 6 novembre 1888
23. Rapport du ministère de l’Intérieur (HO 144/221/A49301C), 6 novembre 1888
24. Stewart P. Evans & Keith Skinner, Jack the Ripper, letters from hell (Sutton Publishing, 2001), p.67
25. Anonyme, Another Whitechapel Murder, (The Times, 10 novembre 1888)
26. Archive de la police Métropolitaine (MEPO 3/3153)
27. Tom Cullen, Jack L’Éventreur (Éditions Denoël, 1966), p.226
28. Anonyme, The Whitechapel Murder (The Times, 19 novembre 1888)
29. Archive de la police Métropolitaine (MEPO 3/3153)
30. Rapport de la police Métropolitaine (MEPO 3/140), 12 novembre 1888
31. Entrevue avec Peter Vronsky réalisée le 14 juillet 2005
32. Anonyme, The Whitechapel Murder (The Times, 13 novembre 1888)
33. Entrevue avec Helen Heller réalisée le 25 avril 2005
34. Collectif, Scotland Yard mène l’enquête (Tome 2) (Sélection du Reader’s Digest, 1980), pp. 24-27.
35. Colin Wilson & Robin Odell, Jack the Ripper Summing up and Verdict (Bantam Press, 1987), p. 106
36. Angus McLaren, A Prescription for Murder (The University of Chicago Press, 1993), pp. 20-21
37. Angus McLaren, A Prescription for Murder (The University of Chicago Press, 1993), pp. 23-25
38. Collectif, Scotland Yard mène l’enquête (Tome 2) (Sélection du Reader’s Digest, 1980), pp. 37-40
39. Encyclopedia of Murder, Colin Wilson & Patricia Pitman, Pan Books (1984), p. 191
40. Angus McLaren, A Prescription for Murder (The University of Chicago Press, 1993), pp. 47-48
41. René Reouven, Dictionnaire des assassins (Éditions Denoël, 1986), pp. 113-114
42. Angus McLaren, A Prescription for Murder (The University of Chicago Press, 1993), pp. 36-42
43. Collectif, Scotland Yard mène l’enquête (Tome 2) (Sélection du Reader’s Digest, 1980), pp. 98-106
44. Entrevue avec Angus McLaren réalisée le 21 mars 2005
45. R. Whittington-Egan, A Casebook on Jack the Ripper ( Wildy & Sons Ltd Publishers, 1975), pp. 101-102
46. Donald Rumbelow, The complete Jack the Ripper (W.H. Allen Publishers, 1987), pp. 186-187
47. Donald Rumbelow, The complete Jack the Ripper (W.H. Allen Publishers, 1987), p. 187

 

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